«Je fus instruite plus tard, par quelques Arabes, de la fin tragique d'Ali-Bey. Ma première pensée fut de croire à quelque vengeance des musulmans. Dans son précédent voyage, publié à Paris, il avait dévoilé les mystères de la Mecque, et décrit en détail les mosquées et le tombeau de Mahomet, qu'il avait été admis à vénérer sous ses habits orientaux. On avait pu chercher à punir une telle indiscrétion; mais je sus bientôt qu'il n'en était rien, et lui-même attribue sa mort à d'autres causes.
«Je fis de grands efforts pour me mettre en possession des manuscrits et des instruments astronomiques d'Ali-Bey; on m'avait dit que le chef des Maugrebins en était le détenteur. Je priai le pacha de Damas de les retirer et de les placer dans son khasné (trésor) particulier; il le fit, et ils furent scellés des cachets du molleh et des cadis de la ville. J'entrevis l'espérance de les avoir en ma possession; je fis entendre au pacha qu'Ali-Bey s'occupait uniquement d'astronomie; qu'il allait à la Mecque par ordre de son roi, pour y mesurer le soleil, qu'il savait bien y être plus grand qu'ailleurs (c'est une croyance de l'islamisme); que ce qu'il laissait après lui formait l'héritage de son fils Osman-Bey, qui habitait le royaume de Fez; et qu'enfin, pour profiter des écrits de ce savant, il fallait traduire ses observations en arabe: j'offris de me charger de ce travail; mes motifs allaient être goûtés, je m'en flattais du moins, quand le pacha fut destitué. Je l'ai regretté sincèrement, car il avait pour moi une amitié particulière.
«—Ce fils d'Ali-Bey, interrompis-je, existait-il en effet? ou votre récit n'était-il qu'une fable adroite?
«—Pas du tout, reprit lady Stanhope; dans son voyage à Fez, Ali-Bey, qui, grâce à son costume et à sa profonde connaissance des idiomes de l'Orient, pénétrait dans les sérails comme dans les mosquées, eut des relations avec une sœur du roi de Fez, et la laissa grosse d'un enfant qu'on nomme aujourd'hui Osman-Bey. L'existence de ce jeune fils peut servir de base aux réclamations qui auraient pour objet d'obtenir les manuscrits et les instruments, seul héritage de son père.»
«Lady Stanhope apprit avec plaisir que le voyage d'Ali-Bey avait un autre but que des découvertes astronomiques, et qu'il avait la mission de se rendre à Tombuctoo.
«L'expédition des Anglais au pôle nord, disait ce savant dans une de ses dernières lettres que j'ai lue, et mon voyage au centre de l'Afrique, doivent résoudre les deux plus grands problèmes géographiques qui nous restent sur le globe, avec la différence que, si je réussis, ma mission produira infiniment plus de résultats utiles à l'humanité que le voyage au pôle.»
«Lady Stanhope déplora doublement la mort prématurée de cet intrépide voyageur, et finit par me dire qu'on la devait, comme il l'assure lui-même, au poison et à la jalousie des Européens.
«Les Arabes, ajouta-t-elle, auraient aimé un homme de son caractère. Tout le monde n'est pas né pour voyager chez eux. Cet illustre Polonais, par exemple, si grand amateur de chevaux, qui s'est montré en Syrie il y a deux ans, n'a nullement les qualités propres à l'Arabie; il est vrai qu'il y a à peine pénétré. J'ai appris avec étonnement que ses voyages avaient dérangé sa fortune; je ne lui ai jamais vu qu'un équipage très-mince, et il s'est beaucoup plus occupé des femmes d'Alep que des hommes du désert.
«Je ne sais comment j'ai pu plaire aux Bédouins et me faire parmi eux des amis: quelques traits de fermeté et d'énergie y ont peut-être contribué. J'ai été, pendant deux jours, avec une faible escorte de cinquante Arabes, poursuivie par trois cent cinquante cavaliers. Dans les ruines de Palmyre, un chef de deux cents chameaux a levé le poignard sur moi; mes regards et ma contenance l'ont vaincu; il est tombé à mes pieds. J'ai passé huit jours dans la grotte d'un santon retiré dans les rochers du Liban; je couchais près de lui sur des feuilles sèches; il m'expliquait le Coran et m'initiait aux secrets de sa vieille expérience.
«La première fois que j'entrai à Damas, on m'avait préparé, au quartier des chrétiens, une maison séparée. Je fis dire au pacha que j'étais fatiguée de voir des chrétiens et des juifs; que j'étais venue faire connaissance avec les Turcs et les Arabes, et que je voulais une autre habitation. J'en choisis une au milieu des musulmans, en face de la grande mosquée, et j'y séjournai pendant quelques mois.