II.
C'est ainsi que le disciple de Socrate, après la mort de Socrate, l'homme pratique, son inspirateur; c'est ainsi que Platon écrivit sa République idéale, pandémonium de toutes les chimères, capable de donner le vertige à toute la démagogie d'Athènes, si Périclès n'était pas né pour rendre le bon sens aux philosophes, et la discipline volontaire au peuple qui vit de bon sens.
C'est ainsi que J.-J. Rousseau écrivit, mal éveillé, le Contrat social, capable de donner le fanatisme de l'absurde à toute la bourgeoisie lettrée de la France, jusqu'à ce que la rage de l'impossible, le delirium tremens de la nation, s'emparât du peuple et lui fît commettre des crimes, des meurtres et des suicides, qui remontent, comme l'effet à la cause, à de mauvais raisonnements.
C'est ainsi qu'ont procédé tous les écrivains dits socialistes de nos jours, avec de bonnes intentions et des têtes faibles, depuis Saint-Simon qui veut réhabiliter la chair et la boue, jusqu'à Fourier qui veut passionner l'instinct brutal et moraliser l'immoralité, pour que tout soit vertu et volupté sur la terre; jusqu'à cet homme sans nom qui veut anéantir le fait accompli, les droits antécédents et le travail de cinq ou six mille ans dans le monde qui nous précède et nous engendre, et qui déclare que la propriété c'est le vol, et qu'il faut recommencer sans elle; jusqu'au grand pontife des Mormons, qui recrée le harem religieux pour le plaisir de quelques prêtres de la population, et traîne des troupeaux de femelles à la suite du mâle dans les steppes des États-Unis d'Amérique, ce pays vacant et pratique de toutes les absurdités impraticables et bientôt punies, je l'espère.
C'est ainsi enfin qu'un homme, de bien plus de talent vrai que tous ces faux monnayeurs de ce qu'ils appellent l'idée, et de bien plus de style que tous ces frappeurs de mensonges à l'effigie de la vérité; c'est ainsi que Victor Hugo, jeté sur son île solitaire, et à qui les latitudes de l'espace, la liberté de l'étendue, la complaisance du vide, les ondulations de l'Océan, les orages, les bruits, les écumes, les senteurs âpres des vagues ont porté à la tête, agrandi les horizons, creusé les aperçus, donné souvent le sublime, quelquefois le vertige, attendri l'âme jusqu'à la sensibilité maladive du mal universel, et fait du cœur d'un poëte le grand muscle sympathique universel de l'humanité souffrante; c'est ainsi, disons-nous en fermant ce livre, que notre ami a pleuré ses larmes de colère sur son Patmos de l'Océan, et que ce saint Jean du peuple a cru écrire pour le peuple en écrivant en réalité contre lui! Car le peuple, c'est le sol même sur lequel toute société est construite; c'est l'élément dont toute société est faite, et, quand la société s'écroule, c'est lui qu'elle écrase le premier et le dernier!
III.
Relisons à tête reposée ce merveilleux livre, merveilleux d'utopie comme de saines inspirations; laissons en pâture aux échenilleurs de mots et de formes les impropriétés de termes, les exagérations de phrases, les mauvais jeux d'esprit, les impuretés de langue, les fautes lourdes et même les saletés de goût, flatterie indigne du génie élevé d'un grand poëte, cynisme de la démagogie, cette plèbe du langage, qui l'abaisse pour qu'il soit à son niveau, et qui le souille pour l'approprier à ses vices. Il ne s'agit pas de tout cela, qu'un trait d'encre sème sur la page et qu'un coup d'ongle efface, comme dit le latin: il y a dans le livre plus de pages qu'il n'en faut pour pouvoir en déchirer quelques-unes.
Relisons-le pour en contempler la puissance souvent colossale, pour en admirer la verve plus bouillante encore que dans la jeunesse, dans cette nature qui a déjà bouillonné soixante ans, tant il y a d'eau dans ce vase et de combustible dans ce foyer.
Relisons-le pour y sympathiser avec une sensibilité pathétique qui n'existait pas au même degré dans les années tendres de l'écrivain, et qui semble en vieillissant participer davantage à cette mélancolie de l'espèce humaine, à cette tristesse des choses mortelles, à ce mentem mortalia tangunt, à ce sublime lacrimæ rerum de Virgile, qui, lui aussi, avait vu des révolutions, des proscriptions, des déceptions humaines.
Relisons-le pour nous complaire et nous attendrir sur ces amours de deux êtres innocents, dans un jardin redevenu inculte, forêt vierge pour ce couple virginal de la rue Plumet, site que Bernardin de Saint-Pierre est allé chercher à l'île de France pour Virginie, Chateaubriand en Amérique pour Atala, et que Hugo a su découvrir tout fait et peindre en grisaille sans couleurs dans un vil faubourg de Paris, Éden dépaysé dont il est le Milton, le Théocrite, le Bernardin de Saint-Pierre et le Chateaubriand, avec plus de vérité, de larmes, de passions, de couleur et de lumière dorée que ces grands modèles.