«Selon moi, le voici.»

XI.

Alors, usant largement de l'attention passionnée qu'ils accordaient à ma personne et à mes paroles, je leur démontrai, avec une énergique sincérité, que personne n'avait le secret de l'organisation du travail, ni d'une organisation de fond en comble, d'une organisation parfaite de la société, dite socialisme, où il n'y aurait plus ni inégalité, ni injustice, ni luxe, ni misère; qu'une telle société ne serait plus la terre, mais le paradis; que tout le monde s'y reposerait dans un repos si parfait et si doux que le mouvement même y cesserait à l'instant, car personne n'aurait le désir de respirer seulement un peu plus d'air que son voisin; que ce ne serait plus la vie, mais la mort; que l'égalité des biens était un rêve tellement absurde dans notre condition humaine que, lors même qu'on viendrait à partager à parts égales le matin, il faudrait recommencer le partage le soir, car les conditions auraient changé dans la journée par la vertu ou le vice, la maladie ou la santé, le nombre des vieillards ou des enfants survenus dans la famille, le talent ou l'ignorance, la diligence ou la paresse de chaque partageur dans la communauté, à moins qu'on n'adoptât l'égalité des salaires pour tous les salariés, laborieux ou paresseux, méritant ou ne méritant pas leur pain; que le repos et la débauche vivraient aux dépens du travail et de la vertu, formule révoltante, quoique évangélique, de M. Louis Blanc, dont la seule énonciation faisait rire leur bon sens; à moins cependant, ajoutai-je encore, que le travail libre ne devînt travail forcé pour toute la société, que des répartiteurs du salaire, le fouet ou le glaive à la main, ne fussent chargés de faire travailler tout le monde, et que la société des blancs ne fut réduite à une horde d'esclaves, chassés chaque matin de leurs cases communes au travail uniforme, par des conducteurs de nègres blancs!

«Quel perfectionnement social!» m'écriai-je au milieu du rire de l'auditoire,» et combien la société de tels socialistes ferait envier aux hommes le sort de la brute ruminante, qui va du moins paître en liberté et en paix l'herbe qu'elle ne mesure qu'à sa faim! Non, ce n'est pas l'organisation forcée du travail que vous pouvez demander.»

«—Non! non! non!» s'écrièrent-ils.

«—Eh bien! il n'y en a pas d'autre; je vous défie tous d'en trouver une autre: donc il n'y a pas d'organisation du travail, de distribution des richesses forcée, autre que la distribution par la liberté, par la concurrence, par l'économie des travailleurs, et par les besoins des consommations libres, des capitalistes, etc.

«Savez-vous, encore une fois, ce que vous voulez? Vous voulez que le capital, qui appartient à tous, et qui n'est que le réservoir du nécessaire et du superflu de tout le monde, soit libre comme le travail, car, s'il n'est pas libre, il se cachera, il ne se montrera plus, il ne consommera plus, et par là même il fera mourir de faim le travailleur, en cessant de se répandre en salaires, et de s'accumuler en économies nouvelles, qui forment à leur tour des capitaux, et qui, en se dépensant, reforment des salaires, de manière que tout le monde jouisse et travaille à la fois pour jouir à son tour.»

«—Oui! oui! c'est cela!» murmura de toutes parts le bon sens de la foule, qui commençait à revenir à l'évidence.

«Mais vous ne voulez pas,» continuai-je, «et vous avez raison de ne pas vouloir qu'il y ait des misères incurables et imméritées, comme la société mal inspirée en est pleine. Vous ne voulez pas que le père et la mère malades, chargés de trop d'enfants en bas âge, et retenus par la maladie dans leur grenier, voient périr sans soins, sans lait, sans pain, sans feu, sans asile, les fruits de leur union abandonnés au hasard. Vous ne voulez pas, etc.»

Je leur énumérai ici les misères innombrables et imméritées auxquelles la famille du prolétaire est sujette par le chômage, le veuvage, la caducité, l'abandon, le dénûment des orphelins, et tous les cas où la providence tutélaire d'une société bien inspirée doit s'étendre par l'œil et par la main d'un gouvernement sérieusement populaire, où elle doit intervenir afin de soulager et de rectifier des misères imméritées par des secours actifs et par la charité sociale.