I.

Pourtant je m'étais dit: «Abritons mon navire;
Ne livrons plus ma voile au vent qui la déchire;
Cachons ce luth. Mes chants peut-être auraient vécu!..
Soyons comme un soldat qui revient sans murmure
Suspendre à son chevet un vain reste d'armure,
Et s'endort, vainqueur ou vaincu!»

Je ne demandais plus à la muse que j'aime
Qu'un seul chant pour ma mort, solennel et suprême!
Le poëte avec joie au tombeau doit s'offrir;
S'il ne souriait pas au moment où l'on pleure,
Chacun lui dirait: «Voici l'heure!
Pourquoi ne pas chanter, puisque tu vas mourir?»

C'est que la mort n'est pas ce qu'une foule en pense!
C'est l'instant où notre âme obtient sa récompense,
Où le fils exilé rentre au sein paternel.
Quand nous penchons près d'elle une oreille inquiète,
La voix du trépassé, que nous croyons muette,
A commencé l'hymne éternel.

II.

Plus tôt que je n'ai dû, je reviens dans la lice;
Mais tu le veux, ami! ta muse est ma complice;
Ton bras m'a réveillé; c'est toi qui m'as dit: «Va!
Dans la mêlée encor jetons ensemble un gage.
De plus en plus elle s'engage.
Marchons, et confessons le nom de Jéhova!»

J'unis donc à tes chants quelques chants téméraires.
Prends ton luth immortel: nous combattrons en frères,
Pour les mêmes autels et les mêmes foyers.
Montés au même char, comme un couple homérique,
Nous tiendrons, pour lutter dans l'arène lyrique,
Toi la lance, moi les coursiers.

Puis, pour faire une part à la faiblesse humaine,
Je ne sais quelle pente au combat me ramène.
J'ai besoin de revoir ce que j'ai combattu,
De jeter sur l'impie un dernier anathème,
De te dire, à toi, que je t'aime,
Et de chanter encore un hymne à la vertu!

III.

Ah! nous ne sommes plus au temps où le poëte
Parlait au ciel en prêtre, à la terre en prophète!
Que Moïse, Isaïe, apparaisse en nos champs,
Les peuples qu'ils viendront juger, punir, absoudre,
Dans leurs yeux pleins d'éclairs méconnaîtront la foudre
Qui tonne en éclats dans leurs chants.