Et ces hommes voudraient recommencer? J'aime mieux ce qui est; c'est une leçon au moins à l'intrigue.
Je préférerais la république souveraine et absolue: elle est agitée, mais elle est forte. Les pires des tyrannies sont les petites tyrannies; les tyrannies parlementaires sont mesquines en France; franchement, j'en ai trop souffert pendant trente ans de ma vie pour ne pas les détester.
III.
Après quelques opuscules d'érudition grecque et classique, M. de Marcellus écrivit tout récemment son meilleur livre sous un titre et sous une forme qui promettaient peu et qui tenaient beaucoup; c'est son Commentaire sur les Mémoires de M. de Chateaubriand. Ces mémoires sont la lie du vase, cuvée et versée, du cœur aigri de ce grand homme du siècle.—Nous disons grand, nous ne disons pas bon.—Ces mémoires protesteraient contre l'épithète.
Esprit immense, mais cœur sec, il aspirait à deux gloires, et il les méritait: la gloire des lettres et la gloire des affaires. Il avait conquis du premier coup la première. Malgré ses pompeuses fidélités aux Bourbons, il n'avait jamais été fidèle qu'à lui-même.
Revenu d'Angleterre, il avait été l'ami intime de l'ami de César, Fontanes, comme Horace avait eu Mécène pour patron. Il s'était introduit sous les auspices très-peu bourboniens du moderne Mécène dans la société très-intime des sœurs de Bonaparte, et surtout d'Élisa Baciocchi. Ce n'était pas sans doute pour servir les Bourbons qu'il était un des assidus de Joseph Bonaparte; ce n'était pas non plus pour servir les Bourbons qu'il avait été nommé secrétaire d'ambassade à Rome, dans une ambassade confidentielle du cardinal Fesch, oncle de Bonaparte, pour y faire abandonner la légitimité proscrite, vieillie et impuissante, par la religion, en faveur du nouveau Charlemagne; ce n'était pas non plus par fidélité aux Bourbons qu'il avait brigué le poste ridicule de ministre de France auprès de la bicoque de Sion, dans le canton du Valais. Il s'y ennuyait et aspirait à en sortir à tout prix, quand le meurtre du duc d'Enghien vint soulever le monde et qu'il donna sa démission, très-honorable, pour ne pas être à jamais impliqué dans une machine gouvernementale qui égalait du premier coup la Terreur.
Il y eut à cette démission de la dignité, il n'y eut point d'héroïsme. Bonaparte ne pensa point du tout à faire sabrer son ministre démissionnaire; M. de Fontanes, Élisa, sœur de l'empereur, Pauline Borghèse, sa sœur plus aînée, Joseph Bonaparte, étaient là pour détourner le coup. Une femme belle et célèbre du temps m'a raconté bien souvent toutes les démarches de ces amis de l'écrivain pour faire pardonner, cet acte d'opposition, et pour obtenir de Bonaparte un poste supérieur à l'ambassade de Sion. Tout cela était très-honorable, sans doute, mais très-peu dévoué à la légitimité.
Il en fut de même à l'époque de sa réception à l'Académie française; j'ai lu ce discours dans lequel il loue en termes magnifiques, en commençant, le nouveau César et la nouvelle impératrice, femme, fille des Césars; il se refusa seulement à louer le régicide ou à l'amnistier dans la personne de Chénier qu'il avait à remplacer, et à raturer quelques phrases à double sens sur Tacite. La réception fut ajournée, voilà tout.
Je doute que Louis XVIII, à Hartwell, et Charles X, à Londres, eussent considéré comme des professions de foi à leur maison et à leurs malheurs l'éloge classique et cicéronien de la dynastie corse, et de l'impératrice, nièce de Marie-Antoinette, inauguré en pleine Académie par ce Bossuet de seconde dynastie.
Il n'y a rien dans tout ce début de l'écrivain émigré, courant à la fortune et aspirant aux dignités sous un règne illégitime, qui commandât aux Bourbons un devoir de reconnaissance bien motivé, de la part de la dynastie non trahie, mais bien oubliée.