Le 14 mars.
Un joli enfant vient la visiter.
«Après avoir donné au petit Antoine tout ce qu'il a voulu, je lui ai demandé une boucle de ses cheveux, lui offrant une des miennes. Il m'a regardée, un peu surpris: «Non, m'a-t-il dit, les miennes sont plus jolies.» Il avait raison; des cheveux de trente ans sont bien laids auprès de ses boucles blondes. Je n'ai donc rien obtenu qu'un baiser. Ils sont doux, les baisers d'enfant: il me semble qu'un lis s'est posé sur ma joue.»........................
V.
«Aujourd'hui tout mon temps s'est passé en occupations, en affairages; ni lecture, ni écriture; journée matérielle. À présent, seule, en repos dans ma chambrette, je lirais, j'écrirais beaucoup, je ne sais sur quoi, mais j'écrirais. Je me sens la veine ouverte. Ce serait un beau moment de poésie, et je regrette de n'en avoir aucune en train. En commencer? Non, c'est trop tard, la nuit est faite pour dormir, à moins qu'on ne soit Philomèle; et puis, quand je commencerais quelque chose, demain peut-être je le laisserais aux rats. La réflexion me plonge vite au fond de toute chose, et je vois le néant dans tout, si Dieu ne s'y trouve pas.»
VI.
Le 20 mars.
«Une petite lacune. Je saute du 14 au 20. Je trouve si peu de chose à dire de mes jours, qui se ressemblent souvent comme des gouttes d'eau, que je n'en dis rien. Ce n'est pas vraiment la peine d'employer l'encre et le temps à cela, et je ferais mieux peut-être de m'occuper d'autre chose. Mais aussi j'ai besoin d'écrire et d'un confident à toute heure. Je parle quand je veux à ce petit cahier; je lui dis tout, pensées, peines, plaisirs, émotions, tout enfin, hormis ce qui ne peut se dire qu'à Dieu, et encore j'ai regret de ce que je laisse au fond du cœur. Mais cela, je ferais mal, je crois, de le produire, et la conscience se met entre la plume et mon papier. Alors je me tais. Si ceci t'étonne, mon ami, avec la vie que tu me connais, souviens-toi que Marie l'Égyptienne était fort tourmentée dans la solitude. Il y a des esprits malins répandus dans l'air.
«Aujourd'hui, et depuis même assez longtemps, je suis calme, paix de tête et de cœur, état de grâce dont je bénis Dieu. Ma fenêtre est ouverte; comme il fait calme! tous les petits bruits du dehors me viennent; j'aime celui du ruisseau. Adieu, j'entends une horloge à présent, et la pendule qui lui répond. Ce tintement des heures dans le lointain et dans la salle prend dans la nuit quelque chose de mystérieux. Je pense aux trappistes qui se réveillent pour prier, aux malades qui comptent en souffrant toutes les heures, aux affligés qui pleurent, aux morts qui dorment glacés dans leur lit. Oh! que la nuit fait venir des pensées graves!»