Sans date.

«Le rossignol chante, le ciel est beau, choses toutes neuves dans ce printemps tardif. J'ai réfléchi après avoir écouté le rossignol; j'ai calculé le nombre des minutes de mon existence.

«C'est effrayant, 168 millions et quelques mille! Déjà tant de temps dans ma vie! J'en comprends mieux toute la rapidité, maintenant que je la mesure par parcelles. Le Tarn n'accumule pas plus vite les grains de sable sur ses bords. Mon Dieu, qu'avons-nous fait de ces instants que vous devez aussi compter un jour? S'en trouvera-t-il qui comptent pour la vie éternelle? s'en trouvera-t-il beaucoup, s'en trouvera-t-il un seul? Si observaveris, Domine, Domine, quis sustinebit?»

Elle avoue une seconde fois qu'elle cache des pages à l'œil de son père de peur de l'affliger.

«Il n'est pas bon qu'il les voie et qu'il connaisse autre chose de moi que le côté calme et serein. Une fille doit être si douce à son père! Nous devons leur être à peu près ce que les anges sont à Dieu!»

Un jour après, elle écrit:

Le 5 mai 1837.

«Pluie, vent froid, ciel d'hiver, le rossignol, qui de temps en temps chante sous des feuilles mortes, c'est triste au mois de mai. Aussi suis-je triste en moi, malgré moi. Je ne voudrais pas que mon âme prît tant de part à l'état de l'air et des saisons, que, comme une fleur, elle s'épanouisse ou se ferme au froid ou au soleil. Je ne le comprends pas, mais il en est ainsi tant qu'elle est enfermée dans ce pauvre vase du corps.

«Pour me distraire, j'ai feuilleté Lamartine, le cher poëte. J'aime l'hymne au rossignol et bien d'autres de ces Harmonies, mais que c'est loin de l'effet que me faisaient ses Méditations! C'étaient des ravissements, des extases; j'avais seize ans: que c'était beau! Le temps change bien des choses. Le grand poète ne me fait plus vibrer le cœur, il ne m'a pas même pu distraire aujourd'hui.»

Hélas, c'étaient les seize ans qui étaient beaux!