«Rien ne me fait du bien comme d'écrire, parce qu'alors je m'oublie. La prière me fait le même effet de calme, et même mieux, en ce qu'il entre quelque chose de suave dans l'âme.»
XX.
Le 12 mai.
«Depuis cinq jours je n'ai pas écrit ici; dans ce temps il est venu des feuilles, des fleurs, des roses. En voilà une sous mon front, qui m'embaume, la première du printemps. J'aime à marquer le jour de cette belle venue. Qui sait les printemps que je retrouve ainsi dans des livres, sur une feuille de rose où je date le jour et l'an? Une de ces feuilles s'en fut à l'île de France, où elle fit bien plaisir à ce pauvre Philibert. Hélas! elle aura disparu comme lui! Quoique je le regrette, ce n'est pas cela, mais je ne sais quoi qui m'attriste, me tient dans la langueur aujourd'hui. Pauvre âme, pauvre âme, qu'as-tu donc? que te faut-il? Où est ton remède? Tout verdit, tout fleurit, tout chante, tout l'air est embaumé comme s'il sortait d'une fleur. Oh! c'est si beau! allons dehors. Non, je serais seule et la belle solitude ne vaut rien. Ève le fit voir dans Éden. Que faire donc? Lire, écrire, prier, prendre une corbeille de sable sur la tête, comme ce solitaire, et marcher. Oui, le travail, le travail! occuper le corps qui nuit à l'âme. Je suis demeurée trop tranquille aujourd'hui, ce qui fait mal, ce qui donne le temps de croupir à un certain ennui qui est en moi.
«Pourquoi est-ce que je m'ennuie? Est-ce que je n'ai pas tout ce qu'il me faut, tout ce que j'aime, hormis toi? Quelquefois je pense que c'est la pensée du couvent qui fait cela, qui m'attire et m'attriste. J'envie le bonheur d'une sainte Thérèse, de sainte Paule à Bethléem. Si je pouvais me trouver dans quelque sainte solitude!... Le monde n'est pas mon endroit; mon avenir serait fait alors, et je ne sais ce qu'il sera.»
XXI.
On l'invite dans les environs à assister à la fonte d'une cloche. Les réflexions que cela lui suggère se rapprochent du dithyrambe de Schiller. Cela finit par une réflexion triste et vraie comme tout ce qui est triste.
«Je ne suis pas en train d'écrire; il fait un vent qui souffle à tout emporter, même les idées. Sans cela, je dirais tout ce qui m'est venu près de ce fourneau, en pensées religieuses, gaies, tristes; ce que j'ai coulé d'années, de siècles, de baptêmes, de glas, de noces, d'incendies, avec cette cloche. Quand elle finira, qui sait tout ce qui aura fini dans Andillac et dans le monde? L'âge des cloches prend des siècles, du temps sans fin, à moins d'un malheur ou d'une révolution. Ainsi, tous tant que nous étions là, nous ne la verrons pas refondre. Cela seul est solennel: ne plus voir ce qu'on voit. Il y a là quelque chose qui fait qu'on y attache fort les yeux, quand ce ne serait qu'un brin d'herbe.»
Quel instinct de notre immortalité dans ces paroles!