«Il y a peu d'années nous disions cela; nous récitions ces vers, Maurice et moi, errant sur des feuilles sèches, le jour des Morts. Mon Dieu, le voilà tombé lui aussi, lui si jeune, le dernier né de la famille, que je comptais bien laisser en ce monde, entouré d'enfants qui m'auraient pleurée comme leur mère! Au lieu de cela, c'est moi qui pleure; c'est moi qui vois une tombe, où est renfermé tout ce que j'ai eu d'espérance, de bonheur en affection humaine. Oh! que cela dépend de toutes choses et porte l'âme affligée loin de cette vie, vers le lieu où n'est pas la mort! Prié, pleuré, écrit, rien autre chose aujourd'hui. Ô terrible fête des morts!»
VI.
Son amitié ambiguë pour M. d'Aurevilly se révèle en toute occasion et en toute circonstance.
Le 6 novembre.
«Je n'ai pas écrit hier et n'écrirai pas de suite. Que feriez-vous de trois cent soixante-six de mes jours presque uniformes, à voir, un an durant, passer des flots pareils? La diversion fait l'intérêt des yeux et de l'esprit, car nous ne nous plaisons qu'en curiosité. Où il n'y a pas de nouveau, on s'ennuie. Il y a eu tels jours d'immobilité où j'ai souhaité la foudre. Que serait donc pour vous mon calme perpétuel? car, excepté ce qui me vient du cœur ou monte à la tête, rien ne fait mouvement dans ma vie.
«Dans ce moment, je rentre d'une petite promenade au soleil, et rien ne bouge autour de moi, que quelques mouches qui bourdonnent à l'air chaud. Seule au grand monastère désert. Ce profond et complet isolement me fait vivre une heure comme ont vécu des années les ermites, hommes et femmes, ces âmes retirées du monde. Sans soins matériels, sans parole qu'intérieure, sans sentiments que d'intelligence, sans vie que celle de l'âme: il y a dans ce dégagement une liberté pleine de jouissances, un bonheur inconnu, que je crois bien que pour faire durer on puisse aller cacher à cent lieues du désert. Aussi en était-il qui quittaient la cour pour cela, comme saint Arsène et tant d'autres qui, ayant goûté des deux, ne voulurent pas retourner au monde. C'est que le monde occupe encore la vie, mais ne la remplit pas.»
Le 12 novembre.
«Il fut un temps où je décrivais avec charme les moindres petites choses. Quatre pas dehors, une course au soleil à travers champs ou dans les bois, me laissaient beaucoup à dire. Est-ce parce que je disais à Lui, et que le cœur fournit abondamment? Je ne sais, mais, n'ayant plus le plaisir de lui faire plaisir, ce que je vois n'offre pas l'intérêt que j'y trouvais jadis. Cependant rien au dehors n'est changé, c'est donc moi au dedans. Tout me devient d'une même couleur triste, toutes mes pensées tournent à la mort. Ni envie ni pouvoir d'écrire. Qu'écrirais-je d'ailleurs qui vous fût bon, à vous à qui je voudrais tant de bien, à qui il est difficile d'en faire?
«Trouvé dans un livre une feuille de rose flétrie, qui sait depuis quand? Je me le demande en revenant sur les printemps passés, sur les jours et les lieux où cette rose a fleuri; mais rien ne revient de ces choses perdues. Ce n'est pas un malheur d'être une fleur sans date. Tout ce qui prend mystère a du charme. Cette feuille dans ce livre m'intéresse plus qu'elle n'eût pu faire sur sa rose et son rosier. J'en ai quitté de lire. Pour peu qu'on ait l'âme réfléchissante, il y a de quoi s'arrêter à chaque instant et se mettre à penser sur ce qui se présente dans la vie.»
Le 14 novembre.