Ses amis recueillirent ce Journal et une partie de sa correspondance; c'était à peu près toute sa vie. Rien n'était mort d'elle que son apparence. Toute sa vie morale était sauve avec ces reliques écrites.
Et maintenant, on vous les a données, les voilà, qu'en pensez-vous?
Quant à moi, j'en pense ce que les pieux cénobites du quatorzième siècle pensèrent de l'Imitation, c'est qu'il y a des secrets dont Dieu est le confident; j'en pense ce que les femmes du dix-septième siècle pensèrent de la correspondance de Mme de Sévigné, ce livre des cours, je veux dire que ce volume du Journal de Mlle de Guérin m'a paru une des plus touchantes révélations de l'âme humaine dans nos deux siècles: le dix-huitième, avec ses existences calmes, puissantes, recueillies dans la solitude de leurs châteaux, moitié rurales, moitié aristocratiques, au fond de leurs provinces; le dix-neuvième, avec ses orages, ses renversements, ses dépouillements, ses honorables et glorieuses misères, demandant aux lettres ce que la féodalité ne lui donnait plus: le gentilhomme sans épée et sans éperons enseignant les petits enfants pour un morceau de pain dans les mansardes d'un collége de la capitale, et mourant jeune de misère après avoir coûté au dévouement d'une sœur accomplie sa dot, son mariage, son bonheur; et cette sœur, à la fois souffrante et heureuse de ce sacrifice, vivant isolée dans les ruines du château paternel, développant son génie natal et confidentiel dans des soliloques avec elle-même ou avec son Dieu, et mourant de tristesse quand son frère et son père lui manquent: Walter Scott seul aurait pu peindre une existence aussi romanesque dans quelque masure d'Écosse, quand les fidèles adorateurs des Stuarts sont vaincus, mais non ralliés à la révolution triomphante.
XVII.
Mais il y a dans l'âme de Mlle de Guérin un principe de vie et d'immortalité qui n'existe pas dans les héroïnes de Walter Scott: c'est le mysticisme catholique exalté, qui donne la vie, la sainteté, l'émotion sacrée du martyre à la jeune châtelaine du Cayla, et la poésie profonde du cœur, qui élève ses confidences à la hauteur des écrivains ascétiques les plus éloquents; c'est l'huile onctueuse de cette lampe que le dieu du passé s'est allumée à lui-même dans les ruines de son sanctuaire démoli.
Que l'on croie ou que l'on ne croie pas à la lettre les symboles de sa foi, on doit reconnaître qu'ils impriment à tout ce qu'elle sent, à tout ce qu'elle pense, à tout ce qu'elle écrit, un caractère de surnaturel et de sincérité qui en fait le charme. Sans doute il y a là, comme dans le livre de l'Imitation qui touche exclusivement au cénobitisme monacal, quelques signes de superstition qu'on regrette d'y voir; c'est trop puéril ou trop âpre. On voudrait que la raison humaine tempérât davantage ces pieuses crédulités du couvent; mais, à mesure qu'elle avance dans la vie, cette foi, au lieu de s'isoler et de s'aigrir, s'adoucit visiblement. Le contact avec le monde, qui pénètre dans sa solitude avec son frère et les amis de son frère, leur doute, leur changement d'opinion, même quand ils habitent avec ce féroce esprit, l'abbé de Lamennais, qui avait des fanatismes éloquents pour toutes les causes et qui ne permettait le doute à personne, parce qu'il ne permettait de douter de rien pendant qu'il affirmait lui-même, génie de l'expression, né pour être le prophète de toutes les persécutions comme saint Paul, ou pour le christianisme ou contre lui; tout cela avait évidemment agi sur Mlle de Guérin. Son imagination était restée pieuse, sa raison était devenue tolérante; elle n'avait gardé de ses premières doctrines que l'amour qui les sanctifie toutes. C'était l'imagination de saint Jean qui ne savait qu'un mot, aimer!
XVIII.
Et comme elle aimait! D'abord sa mère, puis son père, puis ce frère Maurice, dans l'âme duquel elle se transvase, puis les amis de ce frère, dans lesquels elle voit encore et toujours lui, puis enfin, si l'on en croit des signes non équivoques de sa plume, cet admirateur de son frère, ce jeune homme original, d'un autre temps, ce chevaleresque paladin de style qui confond la plume avec l'épée, et qui aime le combat contre son siècle, parce que le siècle est nombreux comme une foule et que lui est seul comme l'antagonisme courageux, M. d'Aurevilly! Son sentiment innomé pour M. d'Aurevilly est un reflet prolongé de son sentiment pour son frère, une aurore boréale de l'amitié fraternelle qui se confond avec l'aurore d'un second amour. Mais il paraît que cet amour était né trop tard et que l'objet n'était pas libre de l'accepter. Elle mourut donc de deux sentiments trompés, l'un par la mort, l'autre par la mort du cœur dans lequel elle eût aimé à verser le sien. Fatale destinée de femme!
XIX.
Mais comme sa belle imagination s'enrichit de toutes ces misères de sa vie! Y en eut-il jamais une plus belle et plus pittoresque, et surtout plus sensible? Saint Augustin, ce bel esprit du christianisme, excepté dans les passages qui peignent sa conversion, ce drame intérieur de sa vie, vise plus à briller qu'à convaincre; il veut éblouir plus qu'émouvoir; d'ailleurs son livre est écrit pour le public. Montaigne est un charmant génie, mais il écrit pour s'amuser lui-même et pour amuser ses lecteurs. Sainte Thérèse chante plus qu'elle n'écrit: c'est le Pindare des femmes; elle est sincère, mais elle est illuminée; c'est le météore de l'amour pour l'idéal chrétien: un Dieu-homme expirant sur la croix! J.-J. Rousseau a des pages merveilleuses de description, d'érotisme et de contemplation de la nature dans ses Confessions; mais ce sont des pages d'imagination échauffée, ce n'est pas un livre fait pour nourrir des âmes. On doit en boire une gorgée et cacher la coupe à ses enfants, de peur qu'ils n'en boivent le poison. Il y a de l'intimité charmante dans les scènes des Charmettes, de Chambéry, mais c'est de l'intimité suspecte: on ne laisse pas le livre sous la main des innocents. Il en sort du plaisir, mais aucune vertu.