«Puis, tels sont ces nuages: le calme lui revint, et l'espoir, et une sorte de sourire inconscient, mais confiant en Dieu.

«Tout le monde était encore couché dans la maison. Un silence provincial régnait. Aucun volet n'était poussé. La loge du portier était fermée. Toussaint n'était pas levée, et Cosette pensa tout naturellement que son père dormait. Il fallait qu'elle eût bien souffert, et qu'elle souffrît bien encore, car elle se disait que son père avait été méchant; mais elle comptait sur Marius. L'éclipse d'une telle lumière était décidément impossible. Par instants elle entendait à une certaine distance des espèces de secousses sourdes, et elle disait:—C'est singulier qu'on ouvre et qu'on ferme les portes cochères de si bonne heure!—C'étaient les coups de canon qui battaient la barricade.

IX.

«Il y avait, à quelques pieds au-dessous de la croisée de Cosette, dans la vieille corniche toute noire du mur, un nid de martinets; l'encorbellement de ce nid faisait un peu saillie au-delà de la corniche, si bien que d'en haut on pouvait voir le dedans de ce petit paradis. La mère y était, ouvrant ses ailes en éventail sur sa couvée; le père voletait, s'en allait, puis revenait, rapportant dans son bec de la nourriture et des baisers. Le jour levant dorait cette chose heureuse, la grande loi Multipliez était là souriante et auguste, et ce doux mystère s'épanouissait dans la gloire du matin. Cosette, les cheveux dans le soleil, l'âme dans les chimères, éclairée par l'amour au dedans et par l'aurore au dehors, se pencha comme machinalement, et, sans presque oser s'avouer qu'elle pensait en même temps à Marius, se mit à regarder ces oiseaux, cette famille, ce mâle et cette femelle, cette mère et ces petits, avec le profond trouble qu'un nid donne à une vierge.»

X.

Mais ce qui fait de ce livre un livre souvent dangereux pour le peuple, dont il aspire évidemment à être le code, c'est la partie dogmatique, c'est l'erreur de l'économiste à côté de la charité du philosophe; en un mot, c'est l'excès d'idéal, ou soi-disant tel, versé partout à plein bord, et versé à qui? à la misère imméritée et quelquefois très-méritée des classes inférieures, négligées, oubliées, suspectes, souvent coupables, à la misère de la partie souffrante de la société; idéal faux, qui, en se présentant à ces misères déplorables, imméritées ou méritées, de l'humanité manuellement laborieuse, présente à ses yeux la société comme une marâtre sans entrailles, qu'il faut haïr et logiquement détruire de fond en comble pour faire place à la société de Dieu. Voilà le monstre (nous disons ce mot monstre dans son sens antique, c'est-à-dire prodige), voilà le livre que nous avons essayé d'analyser ici, en le condamnant quelquefois et en l'admirant presque toujours. C'est le romantisme introduit dans la politique.

Pour un écrivain réaliste par excellence, le réel y manque souvent. Or, bien que l'idéal doive planer toujours un peu plus haut que la ligne de l'horizon au-dessus du réel, dans les œuvres des esprits supérieurs qui veulent faire avancer le monde social, afin qu'il y ait toujours un mieux moral posé devant les hommes pour les faire marcher à Dieu; cet idéal ne doit jamais être tellement séparé du réel, c'est-à-dire des conditions bornées de la nature dans l'imparfaite humanité, qu'il sorte entièrement de l'ordre réel et qu'il devienne rêve au lieu de rester pensée.

XI.

Lisez le charmant récit des deux enfants délivrés du ventre de l'éléphant, et, après la mort de leur protecteur, le petit Gavroche, retrouvant la Providence au bord d'un bassin du Luxembourg. L'auteur n'oublie personne.

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