«Le Progrès!

«Ce cri que nous jetons souvent est toute notre pensée; et, au point de ce drame où nous sommes, l'idée qu'il contient ayant encore plus d'une épreuve à subir, il nous est permis peut-être, sinon d'en soulever le voile, du moins d'en laisser transparaître nettement la lueur.

«Le livre que le lecteur a sous les yeux en ce moment, c'est d'un bout à l'autre, dans son ensemble et dans ses détails, quelles que soient les intermittences, les exceptions ou les défaillances, la marche du mal au bien, de l'injuste au juste, du faux au vrai, de la nuit au jour, de l'appétit à la conscience, de la pourriture à la vie, de la bestialité au devoir, de l'enfer au ciel, du néant à Dieu. Point de départ: la matière; point d'arrivée: l'âme. L'hydre au commencement, l'ange à la fin.»

XXX.

Ces pages sont très-belles, mais, de quelque mot qu'on se serve, de quelques phrases qu'on les pare, il n'y a, il n'y a jamais eu et il n'y aura jamais que deux philosophies sociales ici-bas:

La philosophie sociale des jouissances matérielles à multiplier et à faire convoiter de bonne foi à tous les hommes;

La philosophie sociale du spiritualisme et de la résignation pieuse à l'ordre douloureux de la nature, ce décret absolu du Créateur, ce fait accompli, et tristement accompli, du destin; l'imperfection, la douleur, le travail et la mort, pour mériter un autre sort dans le monde ascendant et invisible dont la terre est la ténébreuse avenue. L'épreuve ici, la récompense ailleurs.

Entre ces deux philosophies sociales, il n'y a pas de milieu: ou il faut rêver avec les utopistes actuels, ces Titans de l'absurde, des rêves tels que j'aimerais mieux croire à la quadrature du cercle et aux hallucinations apocalyptiques de Patmos qu'à la réhabilitation de la chair par Saint-Simon, ou à la mer de lait sucré, ou à l'accroissement physique de l'homme par l'allongement de la colonne vertébrale, c'est-à-dire par l'ignoble partie innommable du buste humain; ou bien, faut-il le dire, à l'immense et universelle félicité de l'être à deux pieds sans plumes, de mon sublime ami Victor Hugo, qui, lui du moins, est hardiment spiritualiste et philosophiquement chrétien.

Non, quel est le but de tout cela? La jouissance: un peu plus de chair, un peu plus d'appétits, un peu plus de moyens d'y satisfaire; un peu plus de vie, on ne sait pas comment: car, si nous vivions indéfiniment sans maladie et sans mort, que deviendraient les innombrables générations qui demandent à Dieu de naître à leur tour, et qui, trouvant la place prise, rentreraient dans le néant avant d'être nées? Et où serait la justice, pour ceux qui, étant nés et étant morts avant l'ère de nos utopistes immortels, n'auraient pas bénéficié de notre perfectibilité indéfinie? victimes innombrables aussi du fait accompli! arrivés trop tard! irrémédiables Tant pis du banquet éternel!

Quelle justice du Créateur ou de la nature pour les générations, plus nombreuses que le sable de la mer, qui sont nées, qui ont brouté, qui sont mortes entre soixante-dix et quatre-vingts ans, temps légal accordé aux hommes favorisés du temps, comme dit Job, qui s'y connaissait déjà: