«L'enfant de cette femme était un des plus divins êtres qu'on pût voir. C'était une fille de deux à trois ans. Elle eût pu jouter avec les deux autres petites pour la coquetterie de l'ajustement; elle avait un bavolet de linge fin, des rubans à sa brassière et de la valenciennes à son bonnet. Le pli de sa jupe relevée laissait voir sa cuisse blanche, potelée et ferme. Elle était admirablement rose et bien portante. La belle petite donnait envie de mordre dans les pommes de ses joues. On ne pouvait rien dire de ses yeux, sinon qu'ils devaient être très-grands et qu'ils avaient des cils magnifiques. Elle dormait.»

«Elle dormait de ce sommeil d'absolue confiance propre à son âge. Les bras des mères sont faits de tendresse; les enfants y dorment profondément.»

«Quant à la mère, l'aspect en était pauvre et triste. Elle avait la mise d'une ouvrière qui tend à redevenir paysanne. Elle était jeune. Était-elle belle? peut-être; mais avec cette mise il n'y paraissait pas. Ses cheveux, d'où s'échappait une mèche blonde, semblaient fort épais, mais disparaissaient sévèrement sous une coiffe de béguine, laide, serrée, étroite, et nouée au menton.»

«Le rire montre les belles dents quand on en a; mais elle ne riait point. Ses yeux ne semblaient pas être secs depuis très-longtemps. Elle était pâle; elle avait l'air très-lasse et un peu malade; elle regardait sa fille endormie dans ses bras avec cet air particulier d'une mère qui a nourri son enfant. Un large mouchoir bleu comme ceux où se mouchent les invalides, plié en fichu, masquait lourdement sa taille. Elle avait les mains hâlées et toutes piquées de taches de rousseur, l'index durci et déchiqueté par l'aiguille, une mante brune de laine bourrue, une robe de toile et de gros souliers. C'était Fantine.»

«C'était Fantine, difficile à reconnaître. Pourtant, à l'examiner attentivement, elle avait toujours sa beauté. Un pli triste, qui ressemblait à un commencement d'ironie, ridait sa joue droite. Quant à sa toilette, cette aérienne toilette de mousseline et de rubans qui semblait faite avec de la gaieté, de la folie et de la musique, pleine de grelots et parfumée de lilas, elle s'était évanouie comme ces beaux givres éclatants qu'on prend pour des diamants au soleil; ils fondent et laissent la branche toute noire.

«Dix mois s'étaient écoulés depuis «la bonne farce.»

«Que s'était-il passé pendant ces dix mois? On le devine.

«Après l'abandon, la gêne. Fantine avait tout de suite perdu de vue Favourite, Zéphine et Dahlia; le lien brisé du côté des hommes s'était défait du côté des femmes; on les eût bien étonnées, quinze jours après, si on leur eût dit qu'elles étaient amies; cela n'avait plus de raison d'être. Fantine était restée seule. Le père de son enfant parti,—hélas! ces ruptures-là sont irrévocables,—elle se trouva absolument isolée, avec l'habitude du travail de moins et le goût du plaisir de plus. Entraînée par sa liaison avec Tholomyès à dédaigner le petit métier qu'elle savait, elle avait négligé ses débouchés: ils s'étaient fermés. Nulle ressource. Fantine savait à peine lire et ne savait pas écrire; on lui avait seulement appris dans son enfance à signer son nom; elle avait fait écrire par un écrivain public une lettre à Tholomyès, puis une seconde, puis une troisième. Tholomyès n'avait pas répondu. De là misère, nécessité d'abandonner son enfant, retours de sa pensée vers son pays natal, où cependant elle n'avait d'autre famille que les noms du pays, les rues et les portes des maisons.»

«Elle emportait son enfant, sa fille, espérant la nourrir, l'élever de ses soins, de ses larmes.»

L'aubergiste veut bien garder l'enfant de Fantine en sevrage à un prix modéré; l'enfant se nomme Cosette. Fantine la laisse en pleurant, s'engage à payer sa pension, s'établit seule dans sa ville natale, et y cherche de l'ouvrage. Hélas! en vain.—Voilà la première véritable misère du roman. Mais la peinture en est chargée de couleurs mélodramatiques fausses, parce que le mélodrame n'a rien de commun avec la nature. Au bout de quelques mois, on demande la pension de Cosette; la mère coupe ses cheveux et les vend pour payer un terme, puis un autre terme. Elle n'a à vendre que ses deux dents de devant, elle les fait arracher et reste enlaidie pour rester mère, etc., etc.: tout cela entremêlé de misère mal motivée ou mal amenée. Le roman tourne à l'invraisemblance par l'atroce. L'imagination se défie de l'écrivain, elle se détourne de ces misères à procédé et à système, et par dégoût elle ne veut pas croire. La société, même actuelle, ne renvoie pas à l'arracheur de dents une jeune et jolie fille qui porte son enfant au seuil d'un hospice, et qui, en acceptant la honte pour elle, mendie auprès des lois pour l'innocente créature. Il faut l'accuser, oui, mais non la calomnier. Nul ne le sait mieux que moi, qui ai tant protesté, par mes écrits et mes discours, contre la suppression barbare des tours, cette institution admirable de délicatesse, qui sauve la honte, au moins la vie aux enfants. La publicité du dépôt est un attentat à la pudeur, le désespoir inscrit à perpétuité sur l'enfant, oui; mais enfin le dépôt existe, la loi ne l'a pas encore osé supprimer.