Le livre continue ainsi de catastrophe en catastrophe. Nous ne dirons qu'un mot de la dernière. C'est le récit de la mort d'un brave et modeste officier de la garde royale, tué de sang-froid sur un pont par un de ces étourdis d'enfants de Paris, sans savoir pourquoi il tue. L'étourderie brutale est le caractère de ces enfants de la rue qui n'ont d'autre morale que leur instinct railleur à tout prix, et qui se croient des héros parce qu'ils ont entendu dire qu'il suffisait pour cela de tuer ou d'être tué. Le récit est touchant, nous vous conseillons de le lire et de le faire lire à ce peuple plus inconsidéré que cruel.
XI.
Il conclut qu'à défaut de vertu divine, il reste à la société une belle vertu humaine, l'honneur, cette vertu inconséquente qui cherche sa récompense en soi-même, et qui vit d'illusion. Ces considérations sont très-belles; les voici: à défaut de la vertu réelle qui descend de Dieu, et qui remonte à lui, l'honneur est un semblant de vertu, une échelle du néant posée contre le vide, et conduisant au vide et au néant. Mais l'ombre d'une si belle chose que la vertu est encore belle. La société ne pouvant vivre que de vertu, l'honneur lui en masque l'absence; il faut la respecter comme l'illusion d'une chose divine; c'est la vertu de l'armée, à qui on n'en enseigne pas d'autre.
«Ce n'est pas sans dessein que j'ai essayé de tourner les regards de l'armée vers cette GRANDEUR PASSIVE, qui repose toute dans l'abnégation et la résignation. Jamais elle ne peut être comparable en éclat à la grandeur de l'action où se développent largement d'énergiques facultés; mais elle sera longtemps la seule à laquelle puisse prétendre l'homme armé, car il est armé presque inutilement aujourd'hui. Les grandeurs éblouissantes des conquérants sont peut-être éteintes pour toujours. Leur éclat passé s'affaiblit, je le répète, à mesure que s'accroît, dans les esprits, le dédain de la guerre, et, dans les cœurs, le dégoût de ses cruautés froides. Les armées permanentes embarrassent leurs maîtres. Chaque souverain regarde son armée tristement; ce colosse assis à ses pieds, immobile et muet, le gêne et l'épouvante; il n'en sait que faire, et craint qu'il ne se tourne contre lui. Il le voit dévoré d'ardeur et ne pouvant se mouvoir. Le besoin d'une circulation impossible ne cesse de tourmenter le sang de ce grand corps, ce sang qui ne se répand pas et bouillonne sans cesse. De temps à autre, des bruits de grandes guerres s'élèvent et grondent comme un tonnerre éloigné; mais ces nuages impuissants s'évanouissent, ces bombes se perdent en grains de sable, en traités, en protocoles, que sais-je!—La philosophie a heureusement rapetissé la guerre; les négociations la remplacent; la mécanique achèvera de l'annuler par ses inventions.
«Mais en attendant que le monde, encore enfant, se délivre de ce jouet féroce, en attendant cet accomplissement bien lent, qui me semble infaillible, le soldat, l'homme des armées, a besoin d'être consolé de la rigueur de sa condition. Il sent que la patrie, qui l'aimait à cause des gloires dont il la couronnait, commence à le dédaigner pour son oisiveté, ou le haïr à cause des guerres civiles dans lesquelles on l'emploie à frapper sa mère.—Ce gladiateur, qui n'a plus même les applaudissements du cirque, a besoin de prendre confiance en lui même, et nous avons besoin de le plaindre pour lui rendre justice, parce que, je l'ai dit, il est aveugle et muet; jeté où l'on veut qu'il aille, en combattant aujourd'hui telle cocarde, il se demande s'il ne la mettra pas demain à son chapeau.
«Quelle idée le soutiendra, si ce n'est celle du devoir et de la parole jurée? Et dans les incertitudes de sa route, dans ses scrupules et ses rapports pesants, quel sentiment doit l'enflammer et peut l'exalter dans nos jours de froideur et de découragement?
«Que nous reste-t-il de sacré?
«Dans le naufrage universel des croyances, quels débris où se puissent rattacher encore les mains généreuses? Hors l'amour du bien-être et du luxe d'un jour, rien ne se voit à la surface de l'abîme. On croirait que l'égoïsme a tout submergé; ceux même qui cherchent à sauver les âmes et qui plongent avec courage se sentent prêts à être engloutis. Les chefs des partis politiques prennent aujourd'hui le catholicisme comme un mot d'ordre et un drapeau; mais quelle foi ont-ils dans ses merveilles, et comment suivent-ils sa loi dans leur vie?—Les artistes le mettent en lumière comme une précieuse médaille, et se plongent dans ses dogmes comme dans une source épique de poésie; mais combien y en a-t-il qui se mettent à genoux dans l'église qu'ils décorent?—Beaucoup de philosophes embrassent sa cause et la plaident, comme des avocats généreux celle d'un client pauvre et délaissé; leurs écrits et leurs paroles aiment à s'empreindre de ses couleurs et de ses formes, leurs livres aiment à s'orner de ses dorures gothiques, leur travail entier se plaît à faire serpenter, autour de la croix, le labyrinthe habile de leurs arguments; mais il est rare que cette croix soit à leur côté dans la solitude.—Les hommes de guerre combattent et meurent sans presque se souvenir de Dieu. Notre siècle sait qu'il est ainsi, voudrait être autrement et ne le peut pas. Il se considère d'un œil morne, et aucun autre n'a mieux senti combien est malheureux un siècle qui se voit.
«À ces signes funestes, quelques étrangers nous ont crus tombés dans un état semblable à celui du Bas-Empire, et des hommes graves se sont demandé si le caractère national n'allait pas se perdre pour toujours. Mais ceux qui ont su nous voir de plus près ont remarqué ce caractère de mâle détermination qui survit en nous à tout ce que le frottement des sophismes a usé déplorablement. Les actions viriles n'ont rien perdu, en France, de leur vigueur antique. Une prompte résolution gouverne des sacrifices aussi grands, aussi entiers que jamais. Plus froidement calculés, les combats s'exécutent avec une violence savante.—La moindre pensée produit des actes aussi grands que jadis la foi la plus fervente. Parmi nous, les croyances sont faibles, mais l'homme est fort. Chaque fléau trouve cent Belzunces. La jeunesse actuelle ne cesse de défier la mort par devoir ou par caprice, avec un sourire de Spartiate, sourire d'autant plus grave que tous ne croient pas au festin des dieux.
«Oui, j'ai cru apercevoir sur cette sombre mer un point qui m'a paru solide. Je l'ai vu d'abord avec incertitude, et, dans le premier moment, je n'y ai pas cru. J'ai craint de l'examiner, et j'ai longtemps détourné de lui mes yeux. Ensuite, parce que j'étais tourmenté du souvenir de cette première vue, je suis revenu malgré moi à ce point visible, mais incertain. Je l'ai approché, j'en ai fait le tour, j'ai vu sous lui et au-dessus de lui, j'y ai posé la main, je l'ai trouvé assez fort pour servir d'appui dans la tourmente, et j'ai été rassuré.