Un second départ du cardinal d'Este pour la France, où il possédait d'immenses terres de l'Église appelées bénéfices, interrompit encore cette félicité. Le Tasse suivit son prince à la cour de Charles IX, il s'y lia d'une amitié littéraire avec le poëte français Ronsard. Ronsard était une sorte de Pétrarque français, qui tentait de donner à la poésie naissante de son pays les ailes de l'imagination italienne et la sphère élevée du platonisme attique; mais le génie gaulois, prosaïque et trivial, rabaissa bientôt cette poésie au niveau de terre. Un esprit sagace mais commun, Boileau, ravala Ronsard et méprisa le Tasse. La médiocrité sage, personnifiée dans Boileau, triompha comme toujours en France des nobles témérités du génie. Sur la foi d'un vers de Boileau, le seul poëme épique moderne digne de ce nom passa pendant deux siècles, en France, pour une fausse dorure sur un vil métal. L'impuissance d'admirer qui vient de l'impuissance de comprendre a une puissance de dénigrement dont Ronsard et le Tasse ont été longtemps les victimes parmi nous.
Le Tasse continuait lentement son poëme pendant le voyage du cardinal d'Este en France; il en écrivit plusieurs chants dans l'abbaye de Châlis, qui appartenait au cardinal. Il se délassait de ce travail en écrivant aussi quelques notes sur la nature du pays et sur le caractère des habitants; il compare, avec assez de justesse pour un étranger, la France à l'Italie; il attribue, comme Montesquieu, la mobilité du génie français à l'inconstante variété du climat. Ce fut là qu'il encourut, on ne sait pas précisément pourquoi, la disgrâce du cardinal son maître. C'était l'année où se tramait le massacre de la Saint-Barthélemy; tout était trouble, lutte et dissimulation, en France, entre les catholiques et les protestants. Le cardinal d'Este, par des raisons de famille, penchait vers la modération et la conciliation des partis dans le royaume. La princesse Marguerite, sœur de Charles IX, était la maîtresse du duc de Guise et elle espérait l'épouser un jour; on la donna malgré elle à Henri IV, roi de Navarre, qu'elle n'aimait pas. Le ressentiment de cette princesse s'en accrut contre le parti protestant, qui était celui de son mari; elle paraît avoir communiqué au Tasse sa colère contre ce parti. Le Tasse était également dévoué au duc de Guise, chef militaire et politique du parti catholique. Ces deux liaisons du Tasse avec Marguerite et le duc de Guise lui faisaient blâmer trop haut la longanimité du cardinal d'Este envers les hérétiques. Une lettre inédite du poëte semble indiquer clairement que ce fut le motif de sa disgrâce: «Peut-être, dit-il dans cette lettre, ai-je dû le refroidissement du cardinal au trop grand zèle que j'ai montré pour le parti catholique en France, ou par ressentiment de ce que je manifestais pour la religion plus de sollicitude que cela ne convenait à la politique de certains ministres de la cour de Ferrare.» L'écrivain français Balzac assure que la négligence du cardinal envers son poëte fut poussée jusqu'à lui retirer son traitement et à lui refuser tout moyen de renouveler ses vêtements, usés par un an de séjour en France. «Il partit de Paris,» dit Balzac, «avec le même habit qu'il portait en y arrivant.»
C'était aux approches de la Saint-Barthélemy; il se rendit à Rome avec son ami Manzuoli, un des secrétaires du cardinal, et fut accueilli par le pape Pie V, auquel il adressa une ode latine qui lui mérita sa faveur.
Lamartine
(La suite au prochain entretien.)
XCIIe ENTRETIEN
VIE DU TASSE.
(DEUXIÈME PARTIE.)
I.
Mais une autre faveur plus tendre et plus durable que celle des rois, des papes et des cardinaux, veillait de loin sur lui malgré sa disgrâce; c'était celle des deux charmantes princesses de Ferrare, Lucrézia, duchesse d'Urbin, et Léonora, toujours restée à la cour de son frère. Elles se concertèrent pour obtenir d'Alphonse II, leur frère, qu'il attachât à sa personne le jeune Torquato, gloire future de leur maison, et déjà souci secret de leur cœur. Alphonse céda à leurs sollicitations; il prit Torquato à son service personnel, il lui accorda une pension de seize couronnes d'or par mois, et il le dispensa de toute fonction et de toute assiduité pour le laisser tout entier à la poésie, seul service digne de son génie.