Ils cherchèrent de toute part l'homme vrai ou imaginaire qui pouvait représenter ce rôle chez eux, et, après avoir vainement cherché dans toutes les capitales de l'Ausonie, ils finirent par porter les yeux sur le gentilhomme piémontais Vittorio Alfieri, qui ne demandait pas mieux que de faire à Turin et que de se faire à lui-même l'illusion d'un grand tragique et d'un grand citoyen. Cela fait, il n'y eut plus d'hésitation, car les peuples tiennent plus à ce qu'ils imaginent qu'à ce qu'ils possèdent. La preuve en est que tous les vrais grands hommes sont persécutés, et que tous les sophistes font des fanatiques de leurs sophismes.

Or voici ce que c'était que Vittorio Alfieri. Écoutez-moi bien: je vais vous raconter ici la partie intéressante de sa vie, d'après lui-même, d'après ses amis, d'après sa maîtresse, d'après son successeur dans le cœur de cette femme. Je ne l'ai pas connu personnellement, lui, mais j'ai connu très-intimement ses parents; son neveu, homme distingué, président du sénat à Turin; ses commensaux de tous les soirs à Florence; la comtesse d'Albany, son idole; sa chambre, vide à peine; sa bibliothèque, pleine encore de volumes grecs ouverts sur sa table. Quand j'entrai chez lui, son lit de mort était, pour ainsi dire, encore chaud, et il venait d'être emporté sous son pesant mausolée à Santa-Croce, dans une société de morts très-supérieurs à lui: Michel-Ange, Machiavel, et, je crois, Galilée!

V.

Il était né en 1749 à Asti, jolie petite ville piémontaise, élégante, et riche par ses bons vins, au pied des Alpes, dans la grande plaine du Piémont. Asti ressemble à Mâcon, au luxe près des belles maisons, que l'emphase italienne appelle palais. La famille d'Alfieri était noble; mais, comme en Italie la noblesse et les arts de la main ne s'excluent pas, un de ses oncles paternels était architecte du roi, d'autres étaient militaires, commandaient à Coni ou en Sardaigne. Son père, marié tard à une jolie veuve d'Asti, mourut encore jeune. Sa veuve se remaria encore après lui, elle eut ainsi des enfants de plusieurs lits. Il avait hérité seul de son père d'environ quarante mille livres de rente avant d'être en âge de les administrer et d'en jouir. Envoyé à l'université de Turin, comme toute la jeune noblesse, il y passa huit ans, qu'il raconte aussi puérilement que son âge, cherchant avec un soin jaloux et ridicule à y faire remarquer à ses biographes futurs quelques symptômes de son prodigieux génie tragique; il n'y découvre que des enfantillages sans goût et sans valeur. On voit que les Confessions de J.-J. Rousseau sont un modèle qu'il cherche à imiter. Mais, s'il en a les vices, il n'en a ni l'originalité ni la grâce. Qu'importe au lecteur que J.-J. Rousseau ait sali de son urine la marmite d'un voisin, ou qu'Alfieri ait eu la tête teigneuse et porté deux ou trois fois perruque dans son enfance? Le cynisme de l'un, l'infirmité de l'autre, n'indiquent que l'incurie ou la malpropreté de leurs gardiens: leur gloire future (si gloire il y a) n'a rien à faire avec ces vilenies; les polissonneries ne sont pas de l'histoire. Un trait de caractère, un indice de sensibilité, disent quelque chose; une saleté ne dit rien que l'orgueil de celui qui s'en vante.

VI.

À seize ans il sort de l'université aussi ignorant qu'il y est entré. Il commence, avec la permission du roi et sous un gouverneur donné par la cour, quelques voyages prématurés à Gênes, à Milan, à Florence, à Sienne, à Rome et à Naples.

«Nous arrivâmes à Naples le second jour des fêtes de Noël: on pouvait se croire au printemps. L'entrée de Capo di China, par les Études et la rue de Tolède, me présenta cette ville comme la plus riante et la plus peuplée que j'eusse encore vue jusque-là, et demeurera toujours présente à ma mémoire. Plus tard, ce fut autre chose, lorsqu'il fallut aller nous loger à une espèce de cabaret, dans le plus obscur et le plus sale cul-de-sac de la ville. Et il le fallait bien: toutes les hôtelleries un peu propres étaient remplies d'étrangers. Cette contrariété répandit de la tristesse sur mon séjour à Naples, car le lieu que j'habite, joyeux ou non, a toujours eu sur mon faible cerveau une irrésistible influence jusque dans l'âge le plus avancé.

«Dès les premiers jours, notre ministre me présenta dans plusieurs maisons; et, soit à cause des spectacles publics, soit pour le nombre des fêtes particulières et la variété des amusements, le carnaval me parut plus brillant et plus agréable qu'aucun de ceux que j'eusse encore vus à Turin. Et cependant, au milieu de ce tourbillon nouveau et continuel, entièrement libre de ma personne, avec ma fortune, mes dix-huit ans et une figure avenante, je trouvais au fond de toutes ces choses la satiété, l'ennui, la douleur. Mon plaisir le plus vif, c'était la musique des bouffes au théâtre nouveau; mais toujours cette mélodie, si délicate qu'elle fût, me laissait dans l'âme un long et triste murmure de mélancolie; et alors s'éveillaient en moi, par milliers, les idées les plus sombres et les plus funestes. J'y trouvais un plaisir amer, et j'allais m'en nourrir solitairement sur les plages retentissantes de Chiaja et de Portici. J'avais fait connaissance avec quelques jeunes seigneurs de Naples, mais sans me lier avec eux; mon caractère assez sauvage ne me permettait pas de rechercher les autres, et cette sauvagerie, vivement empreinte sur mon visage, empêchait les autres de me rechercher à leur tour. Il en était de même avec les femmes: je me sentais beaucoup de penchant pour elles, mais je ne trouvais de charme qu'à celles qui étaient modestes, sans pouvoir jamais plaire qu'à celles qui ne l'étaient point; toujours mon cœur restait vide. En outre, possédé du désir de voyager au-delà des monts, j'évitais avec soin de me laisser surprendre dans quelque lien d'amour. Aussi, pendant ce premier voyage, je ne donnai dans aucun piége. Tout le jour, je courais dans ces petits cabriolets si divertissants, pour voir les merveilles qui étaient à quelque distance; pour les voir, non, je n'en étais aucunement curieux, et d'ailleurs je n'y entendais rien, mais pour le plaisir de la route. Je n'étais jamais las d'aller, mais, dès que je m'arrêtais, aussitôt je souffrais.

«Lorsque je fus présenté à la cour, quoique le roi Ferdinand IV n'eût alors que quinze ou seize ans, je lui trouvai néanmoins une très-grande ressemblance de tenue avec les trois autres souverains que j'avais vus jusque-là: c'étaient mon excellent roi Charles-Emmanuel, déjà vieillissant, le duc de Modène, gouverneur de Milan, et le grand-duc de Toscane, Léopold, fort jeune aussi; d'où je conclus fort bien, depuis lors, que tous les princes n'avaient entre eux qu'un seul visage, et que toutes les cours n'étaient qu'une même antichambre. Pendant mon séjour à Naples, j'eus recours une seconde fois à la ruse; ce fut pour obtenir de la cour de Turin, par l'entremise de notre ministre de Sardaigne, la permission de quitter mon gouverneur et de continuer seul mon voyage. Je vivais avec ces jeunes gens en parfaite intelligence, et le précepteur ne me causait jamais, non plus qu'à eux, le moindre déplaisir. Toutefois, comme de ville en ville on avait besoin de s'entendre pour le logis, et de se mouvoir de concert, et que le bonhomme était toujours irrésolu, changeant et temporiseur, cette dépendance me blessait. Il fallut donc me résoudre à prier le ministre d'écrire en ma faveur à Turin, pour y témoigner de ma bonne conduite, et assurer que j'étais parfaitement en état de me diriger moi-même et de voyager seul. La chose réussit à ma grande satisfaction, et j'en contractai une vive reconnaissance envers le ministre, qui, de son côté, m'ayant pris en affection, fut le premier qui me mit dans la tête de me livrer désormais à l'étude de la politique, pour entrer dans la carrière diplomatique. La proposition me plut fort, et il me parut alors que, de toutes les servitudes, c'était la moins servile. Je tournai donc ma pensée de ce côté, sans pour cela commencer aucune étude. Renfermant mon désir en moi-même, je ne le communiquai à qui que ce fût; en attendant, je me bornai à tenir en toute occasion une conduite régulière et décente, peut-être au-dessus de mon âge. Mais en ceci mon naturel me servait mieux encore que ma volonté. J'ai toujours eu de la gravité dans mes mœurs et dans mes manières, sans hypocrisie toutefois, mettant de l'ordre, je le dirais volontiers, dans le désordre même, et n'ayant presque jamais failli qu'à bon escient.

«En attendant, je vivais en tout et partout inconnu à moi-même, ne me croyant aucune capacité pour quoi que ce fût au monde, ne me sentant de vocation décidée que pour cette mélancolie continuelle, ne goûtant ni paix ni repos, et ne sachant jamais bien ce que je désirais: j'obéissais aveuglément à ma nature sans la connaître ni l'étudier en rien. Plusieurs années après seulement, je m'aperçus que mon malheur ne venait que du besoin, ou, pour mieux dire, de la nécessité de sentir en même temps mon cœur occupé d'un noble amour, et ma pensée d'une œuvre élevée; chaque fois que l'une de ces deux choses m'a fait défaut, je suis resté incapable de l'autre, dégoûté, ennuyé et tourmenté au-delà de toute expression.