Il repart pour visiter le reste de l'Europe; autant lire une géographie. De Pétersbourg à Turin, il voit tout, sans éprouver même une sensation. Il revient au gîte, comme s'il ne l'avait pas quitté. Arrêté à Londres, il se croit encore amoureux d'une belle et suspecte Anglaise, amoureuse de son groom. Le mari, éclairé par le groom, le surprend et lui donne pour la forme un léger coup d'épée au bras. Il craint un procès d'adultère et se croit ruiné s'il l'affronte; il ne tarde pas à se glacer et revient encore à Turin, où il reste deux ans; il devient le chevalier servant d'une dame qu'il n'estime pas et qu'il n'aime guère, puis il la quitte et se fait lier par son valet de chambre sur sa chaise pour s'empêcher d'aller la revoir! Quelle fantaisie risible l'amoureux prend pour le sublime de la volonté! Quand l'envie de sortir est passée, il se fait tranquillement démailloter par son complaisant serviteur, et s'en va souper en ville. Des niaiseries pareilles peuvent-elles être écrites par un homme sérieux?
Une détestable ébauche de tragédie classique, intitulée Cléopâtre, et quelques sonnets sans sel et sans miel, que l'auteur lit à ses commensaux aux applaudissements de l'auditoire, sont le fruit de cette séquestration: puis il va, déguisé en Apollon, au bal masqué de Turin, et il y récite à tout venant des complaintes misérablement rimées où sa Béatrice n'est guère ménagée. Tout cela ne détermine pas encore sa vocation tragique. Et ainsi finit le récit de sa jeunesse.
IX.
Il s'aperçut alors que deux choses lui manquaient seulement pour être un Sophocle: un génie et une langue.
Le piémontais n'est pas une langue: c'est un patois, moitié vaudois, moitié allobroge, moitié génois, moitié milanais, moitié français, tout, hors de l'italien. En français les places étaient prises, en piémontais il n'y avait que les places burlesques à prendre; le burlesque n'a que le patois pour s'exprimer, et le piémontais a de véritables chefs-d'œuvre dans ce dialecte. Mais Alfieri ne pouvait pas avilir son prétentieux génie au grotesque. Il lui fallait donc l'italien; mais quel italien? Il y en avait de toute sorte: l'italien de Naples, moitié espagnol, moitié francisé, moitié grec, moitié lazzarone; on ne pouvait tenter ce mélange, plus propre à faire rire que pleurer. Il y avait le romain, langue sonore, majestueuse, grandiose, mais le pape et les cardinaux étaient là; la liberté souriait à la langue, mais les hommes imposaient la servitude sacrée, cela ne pouvait convenir à l'ennemi poétique de toute tyrannie. Il y avait le vénitien, mais c'était si frêle et si doux que cela ne pouvait être susurré que par des lèvres de femme, cela répugnait à la virilité des héros; il y avait le milanais, c'était mêlé d'allemand et de français, plus jargon que langue; il y avait le génois et le piémontais, cela n'avait ni syntaxe, ni accent, ni sens, patois de peuples qui ne s'appartiennent pas et qui s'entendent entre eux contre leurs conquérants par signes plus que par le langage.
Enfin il y avait le toscan, la vieille langue étrusque de Machiavel, de Michel-Ange, de Dante, rugueuse, nerveuse, un peu sauvage, un peu latine, brève, forte, concentrant en peu de mots un grand sens, telle que Dante l'a chantée, telle que Machiavel l'a écrite, langue faite pour des héros, des poëtes, des philosophes, et qui ne s'entend bien qu'à Florence, entre les deux rives de l'Arno et à Pistoia, langue locale s'il en fut jamais, héritière d'un peuple qui n'a point d'héritage sur la terre, langue de puritains et de pédants, qui prétendent avec raison être à eux seuls l'Italie classique... C'est celle-là qu'Alfieri choisit. Mais la savoir exigeait une seconde naissance; il fallait aller dans le pays de ces grands hommes pour y prendre leur accent avec l'extrait baptistaire de leur génie. Alfieri s'y décida pour l'amour du toscan. Il commença par aller passer six mois à Florence, au milieu des académiciens de la Crusca; il bégaya leur vocabulaire et il crut avoir retrouvé l'italien, comme les voyageurs qui remontent à la quatrième cataracte d'Égypte croient rapporter les sources du Nil. Il revint à Turin; il essaya quelques scènes de tragédie, alla passer quelques mois à Asti pour y cuver ses connaissances nouvelles, et s'aperçut qu'il ne savait rien.
Il prit alors une des plus fortes résolutions qu'un héros ou un homme de lettres puisse prendre au commencement de sa vie, celle de s'expatrier pour l'amour du dialecte ou de la gloire: mais il lui fallait un prétexte; il le trouva dans je ne sais quelle haine idéale du despotisme de la maison de Savoie. Ce prétexte était faux, car le despotisme italien-piémontais de la maison de Savoie à Turin était bien paternel et bien doux, en comparaison du despotisme autrichien d'un archiduc Léopold, régnant absolu à Florence, sous le nom et avec les armes d'un proconsul allemand. N'importe, tout est bon pour colorer un sophisme de conduite par un sophisme de raisonnement. Les prétextes ne sont pas difficiles en logique.
X.
Mais ce n'était pas tout encore: il fallait dépayser non-seulement son prétendu génie, mais sa fortune toute féodale et toute territoriale à Asti. Pour cela, la permission du roi était nécessaire. Quelle raison à donner à un prince bon, mais absolu, que la haine mortelle de sa soi-disant tyrannie! Alfieri n'avait ni tant de folie ni tant d'audace; aussi il tourna humblement la difficulté. Il persuada facilement au marquis de Cumiana, son beau-frère, et à sa sœur, attachés par des emplois à la cour, qu'il voulait leur donner tous ses biens en perdant la moitié au moins, en échange d'une rente viagère d'environ trente ou quarante mille livres à condition qu'il irait librement voyager et résider par tout l'univers. On eut bien de la peine à accomplir cet arrangement, si nuisible à ses intérêts, si favorable à sa famille. Enfin, on y parvint; il est probable que le roi se vit sans trop de peine délivré d'un sujet excentrique, mauvais poëte, grand déclamateur, qui méprisait son pays, et qui s'en allait toscaniser chez un autre souverain.