REVUE MENSUELLE.

XVI

Paris.—Typographie de Firmin Didot frères, fils et Cie, rue Jacob, 56.

XCIe ENTRETIEN.

VIE DU TASSE.

(PREMIÈRE PARTIE)

I.

De tous les hommes qui ont illustré leur nom dans les œuvres de l'esprit, le Tasse est peut-être celui dont la vie et l'œuvre se confondent le mieux dans une conformité plus complète. Son œuvre est un poëme, sa vie une poésie: en lui naissance, patrie, nature, génie, vie, amour, infortune et mort, tout est d'un poëte. On ne sait, quand on le lit, si c'est l'homme qui est le poëme ou si c'est le poëme qui est l'homme. Nous allons écrire son histoire le plus poétiquement aussi que nous le pourrons; d'une main qui dans un autre âge écrivit des vers; mais nous n'ajouterons aucune circonstance ou aucune couleur imaginaire à la merveilleuse vérité de ce récit. Les études de vingt ans d'un de ces hommes studieux que l'enthousiasme attache aux grandes renommées avec une sorte de piété littéraire comme la curiosité attache certains érudits à la pierre sépulcrale des vieilles tombes pour déchiffrer des épitaphes, M. Black, et nos propres recherches en Italie pendant de longues années de loisir, nous ont révélé sur la vie aventureuse et mystérieuse du Tasse tout ce qui avait été jusqu'ici énigme, conjecture ou préjugé historique. Ce récit en sera peut-être moins romanesque, mais quel roman eut jamais l'intérêt de la vérité? M. Black, guidé par la vie du Tasse, écrite en 1600 par le marquis Manso, qui avait connu et aimé le poëte, et par l'histoire plus récente de l'abbé Serassi, a suivi trace à trace, dans toutes les archives et dans toutes les bibliothèques d'Italie, pendant dix ans, les moindres lueurs de vérité qui pouvaient recomposer le vrai jour sur la vie de son héros; moi-même, une sorte de piété semblable à une parenté des âmes m'attira de bonne heure vers ce nom comme un pèlerin vers un sépulcre. C'est d'un sépulcre en effet que naquit en nous ce premier culte de mon imagination et de mon cœur pour le chantre de à Jérusalem délivrée.

II.

Un soir d'automne de l'année 1812 je visitais pour la première fois Rome, ville presque déserte alors par l'enlèvement du pape et par la dispersion des pontifes de l'Église romaine, que Napoléon avait emprisonnés à Savone. On ne rencontrait dans les rues que des soldats français du général Miollis, gouverneur de Rome, et des bandes de pauvres moines affamés portant la pioche ou roulant la brouette pour gagner quelques baïoques (monnaie romaine) en déblayant les monuments de l'antiquité de leur propre ville, à la solde des barbares étrangers. C'était la dispersion de Babylone par la main de ce même guerrier que le pape avait si docilement couronné pour appuyer son autel sur le trône. J'ai revu bien souvent depuis la Ville éternelle, mais jamais sa physionomie désolée ne me parut convenir davantage qu'alors à la mélancolie de son nom. Rome est le sépulcre du passé; les sépulcres doivent être dans les solitudes, le bruit et les pompes du monde sur un tombeau sont des contre-sens qui choquent l'âme. L'Italie est en deuil des religions et des empires, le bruit et la joie attristent dans cette maison de douleur.