Le Tasse, si nous en croyons les lettres du marquis Manso de Villa, son confident à Naples, reçut avec plus de répugnance que d'ivresse l'annonce de son couronnement. Son âme, dit Manso, de plus en plus détachée du monde, et absorbée dans les pensées éternelles, voyait trop le néant de toutes choses pour croire à l'éternité d'une couronne de laurier, bien que ce laurier eût été consacré sur le front de Pétrarque. Il ne consentit à cette solennité que parce qu'il n'osa pas contrister Cinthio et le pape en la refusant; mais il retarda sous de vains prétextes son retour à Rome. «J'irai, dit-il enfin au marquis Manso, qui lui reprochait son hésitation, j'irai, mais ce sera pour mourir, et non pour me parer de la couronne.»

XX.

Il partit enfin à la fin d'octobre; il visita en chemin le monastère du mont Cassin, et s'y arrêta quelques jours pour méditer sur le tombeau de saint Benoît, un des patrons qu'il s'était choisis dans le ciel.

Son ami le cardinal Cinthio, les membres de la famille du pape, les prélats de la cour des deux neveux, et la foule de leurs courtisans s'étaient rendus à sa rencontre hors des portes de Rome. C'était le 10 novembre 1594. Le lendemain il fut conduit par le même cortége à l'audience du pape.

«La couronne que je vous destine, lui dit le pontife, recevra de vous autant de lustre qu'elle en confère aux autres poëtes.» La mauvaise saison fit remettre le couronnement au printemps. Le poëte passa l'hiver à se préparer à la mort plus qu'à ce vain triomphe; on lit avec attendrissement une lettre de lui à Ingegneri, son éditeur de Venise, dans laquelle il lui recommande d'imprimer toutes ses œuvres, avec ou sans profit pécuniaire pour l'auteur. «S'il en résulte quelque argent, dit-il en finissant, il sera consacré à ma sépulture.»

XXI.

Une lettre du prélat Nores, qui était alors à la cour du pape Clément VIII, lettre datée du 15 mars 1595 et adressée à Vincenzo Pinelli, donne sur le Tasse, à cette époque de sa vie, d'intéressants et pittoresques détails:

«J'envoie à Votre Seigneurie deux sonnets du Tasse: dans l'un il célèbre l'anniversaire du couronnement du pape; dans l'autre il loue et il sollicite, selon son habitude, son auguste bienveillance. Sa Sainteté les a gracieusement reçus et a libéralement récompensé leur auteur en lui accordant deux cents écus de pension en Italie; c'est plus que ce que la Jérusalem délivrée lui a jamais produit. La joie du poëte peut à peine se dépeindre; le brevet de cette pension lui a été apporté par monsignor Paolini. Ce dernier étant resté à dîner avec le cardinal, le Tasse voulut absolument leur présenter la serviette, lorsqu'ils se lavèrent les mains, malgré notre insistance pour la lui ôter. Monseigneur dit alors avec juste raison, je crois, qu'il ne désirait pas d'autre distinction après sa mort que l'honneur qu'il avait reçu ce jour-là du Tasse. Cette marque de déférence est d'autant plus remarquable de la part de notre poëte qu'il est de sa nature assez fier, peu propre aux obséquiosités du courtisan et à toute espèce d'adulation.

«Sa manière d'être me rappelle souvent un mot de signor Ansaldo Cebà, qui pouvait, disait-il, deviner le caractère et les penchants secrets de quelqu'un par la simple lecture de ses vers. Vous connaissez la gravité et la tenue du Tasse, combien il est digne dans sa parole, sa tournure, son maintien, dans chacun de ses gestes. Il a la conscience de ce qu'il vaut, et dans toute sa conduite il montre ce légitime orgueil qui est inséparable du génie. Dernièrement je lui demandai avec candeur quel était celui de nos poëtes qui, selon lui, méritait la première place. À mon avis, répondit-il, la seconde est due à l'Arioste. Et la première? repris-je.... Il sourit et détourna la tête pour me donner à entendre, je crois, que la première lui appartenait. Dans sa seconde Jérusalem ou Jérusalem reconquise, comme il la nomme, il fait allusion à lui-même, et, quoique avec modestie, il se compare néanmoins et se préfère à l'Arioste. Il s'exprime ainsi:

«E' d'angelico suon canora tromba
Faccia quella tacer, ch'oggi rimbomba.