D. O. M.
TORQUATI TASSI
OSSA
HIC JACENT.
HOC NE NESCIUS
ESSES HOSPES,
FRATRES HUJUS ECCLESIÆ POSUERUNT.

C'est-à-dire:

Ici gisent
les os
de Torquato Tasso.
Visiteur,
les frères de ce couvent ont posé cette pierre pour que
tu saches qui tu foules!

Cette humble pierre sur une si glorieuse mémoire me parut l'achèvement de la destinée poétique de ce grand homme. Je ne regrettais pas pour lui un plus somptueux monument: en fait de tombe, la plus ignorée est la plus désirable; les survivants chers savent la trouver, les indifférents la profanent, les ennemis l'outragent. Plus de bruit au moins autour de ce lit du dernier sommeil!

Je restai si longtemps agenouillé sur cette pierre et absorbé dans mon culte de jeune homme, pour le chantre de l'ingrate Léonora, que le frère fut contraint à me rappeler l'heure, et qu'au moment où je sortis de l'église pour cueillir une feuille de l'oranger de Saint-Onufrio, la dernière lueur du soleil s'était éteinte sur les cimes les plus élevées des monts de la Sabine; en rentrant lentement à mon logement par les rues ténébreuses de Rome, je songeai que le plus touchant poëme du Tasse serait le poëme de sa propre vie, s'il se rencontrait un poëte égal à lui pour l'écrire.

VII.

Un autre hasard de voyageur m'ayant arrêté un jour à Ferrare, j'allai visiter l'hôpital dans lequel le Tasse avait été enfermé. Son cachot, ou plutôt sa loge, est un petit réduit de quelques pieds carrés, dans lequel on descend une ou deux marches aujourd'hui, mais qui devait être alors de niveau avec la cour de l'hospice. Une fenêtre ouvre à côté de la porte sur la même cour d'hospice et éclaire la loge. Le lit du malade ou du prisonnier était au fond, en face de la porte. La muraille grattée par les visiteurs curieux de reliques avait perdu son ciment, et laissait voir les briques rouges de la muraille à laquelle était adossée la couche du poëte. Cette demeure, quoique mélancolique, n'avait rien de sinistre ou de lugubre. On conçoit que le pauvre captif, emprisonné soit pour cause d'indiscrétion dans ses amours, soit pour cause d'égarement momentané et partiel de sa raison, servi et soigné par les frères ou par les sœurs de cet hospice, pourvu de livres et de papier, attablé devant cette fenêtre où les rayons de soleil passent à travers les pampres entrelacés aux barreaux et visité par sa belle imagination dans ses heures de calme, ait trouvé quelque consolation dans ce séjour où ses amis et même les étrangers venaient s'entretenir librement avec lui.

Quoiqu'il en soit, je détachai pieusement avec mon couteau quelques fragments de la brique la plus rapprochée du chevet du lit du Tasse, et qui devait avoir entendu de plus près les soupirs et les gémissements du prisonnier; je les emportai comme un morceau de la croix de ce calvaire poétique, et je les fis enchâsser depuis dans un anneau d'or que je porte toujours à mon doigt. À quelques pas de là, je visitai aussi la petite maisonnette carrée et le petit jardin de chartreux de l'Arioste, l'Homère du badinage, l'Horace et le Voltaire de l'Italie, mais plus ailé qu'Horace et plus gracieux que Voltaire. Celui-là n'avait porté son imagination que dans ses poëmes; sa vie avait eu la médiocrité et la régularité du bon sens. Sous le poëte on sentait le philosophe à caractère sobre; l'Arioste se retrouvait dans sa maison.

Parva sed apta mihi, etc.

Rentré le soir à l'hôtellerie, à Ferrare, et encore tout ému de mes impressions dans le cachot du Tasse, j'écrivis les strophes suivantes qui n'ont jamais, je crois, été imprimées.