Que la mélancolie du génie qui fait subir sa solitude à un grand homme n'a jamais trouvé ni un pareil type ni une expression si neuve et si excentrique;
Que les vers sont dignes du stérile Nébo, et que l'éternel Jéhova les a inspirés comme il les a entendus retentir dans les échos sonores du désert.
Toutes les oreilles capables de les supporter en restèrent retentissantes. Quant à moi, je ne pus jamais les oublier. Byron n'avait rien de plus désespéré; Hugo, rien de plus stoïque; Moïse semblait avoir ressuscité pour se plaindre de sa grandeur. Vigny laissa se prolonger pendant toute sa vie ce retentissement de sa grande âme. Sa mère se réjouit d'avoir porté, dans l'exil de Babylone, l'enfant qui réveillait sa patrie par des accents si sacrés.
X.
Elle vivait alors une partie considérable de l'année dans son petit château du manoir-Giraud, du pays d'Anjou. Elle y avait élevé son fils; il lui était cher et sacré comme son berceau. C'était une maison à tourelles gothiques, encadrée dans de beaux ombrages; il la dessinait souvent avec goût et talent. Il aimait à montrer ses dessins domestiques à ses amis. Il composait ses dessins avec cette poésie du cœur, et de la main qui attachait un souvenir à chaque fenêtre et une intention à chaque branchage. C'est ainsi que de Maistre, l'auteur du Voyage autour de ma chambre, relégué et marié en Russie, peignait son petit manoir de Bissy dans la belle vallée de Chambéry, qu'il m'apportait à Paris en 1842, et qui décore aujourd'hui seul ma chambre. La petite terre de M. de Vigny consistait surtout en vignoble comme celle d'Horace dans la pittoresque Sabine; il transformait son vin en eau-de-vie pour en augmenter un peu le produit. Ces soins domestiques lui laissaient le loisir non-seulement de méditer et de polir ses vers, mais encore de se livrer comme Frédéric II à son goût pour la musique, et en particulier pour la flûte, le plus doux et le plus pastoral des instruments, celui qui s'allie le mieux avec la solitude et la campagne; il y retrouvait l'âme de Théocrite de Sicile, et il excellait dans cet instrument. C'était le seul bruit qu'on entendît sortir de sa demeure à travers les silencieux ombrages de l'Anjou. L'amour de l'étude, les tendres soins qu'il rendait à sa mère, qui était en même temps son univers, des promenades dans la campagne, des lectures, les semences et les récoltes de ses champs, remplissaient le reste; de grandes espérances de célébrité littéraire occupaient ses rêves. Il se sentait trop de talent pour envier personne. Il se croyait une destinée à lui seul, qui lui donnait la sécurité de son avenir sans empiéter sur aucun de ses contemporains. Pour devenir grand il n'avait besoin de rapetisser personne. Il aimait tous ses rivaux; l'éther, selon lui, était assez vaste pour contenir, sans les froisser, toutes les étoiles. Comme il n'y avait aucun orgueil offensif dans ce pressentiment de lui-même, il n'y avait aussi aucun dédain; toute la littérature en France lui rendait en amitié son indulgence.
La poésie était son premier goût.
En ce temps-là il en écrivait beaucoup, mais lentement, comme on doit écrire pour la postérité. Le temps présent lui importait peu; il visait longtemps et très-haut.
Indépendamment de quelques poëmes très-courts, mais très-parfaits d'exécution, tels que le Cor, où l'on retrouve l'instinct musical de son âme, et qu'il écrivit pendant un voyage dans les Pyrénées avec sa mère, et que voici:
(POÈME.)