Cette imitation eut un grand succès. Elle en aurait moins aujourd'hui. L'imagination française était alors byronienne. Un mystère d'honneur paraissait nécessaire à l'effet de toute œuvre poétique.

Mais une autre imitation plus étudiée tentait déjà l'âme douce et tendre de Vigny.

Thomas Moore, Irlandais d'un grand talent aussi, venait de publier les Amours des anges et Lalla Rookh, poëmes indiens. Il était alors à Paris, jouissant dans un applaudissement universel de la fleur et de la primeur de son talent. Je le voyais souvent chez Mme la duchesse de Broglie, fille de Mme de Staël, et femme dont la beauté, la vertu, l'enivrement mystique et la piété céleste, devaient ravir le poëte irlandais et faire croire à la sœur des anges que Vigny voulait créer pour type idéal des amours sacrés. Cela répondait au temps où la piété de Chateaubriand et d'autres poëtes confondait le ciel et la terre dans les mêmes adorations. Moi aussi, je rêvais alors un grand poëme ébauché seulement depuis, la Chute d'un ange, qui devait former un épisode d'une œuvre en vingt-quatre chants, pendant que Vigny, moins ambitieux, mais plus heureux, donnait au public son Éloa sous le titre de mystère.

XI.

Éloa, dans le mystère de M. de Vigny, est née d'une larme de Jésus-Christ qu'il pleura du premier mouvement sur Lazare en apprenant sa mort et en venant le ressusciter pour ses sœurs. Cela ne ressemble guère à M. Renan, mais l'imagination sera toujours du côté du cœur. Cette origine d'Éloa, quoique un peu précieuse et affectée, était poétique et religieuse à la fois. Tout le monde, las de douter, s'efforçait de croire. Donner pour base à un beau poëme la première larme de compassion divine versée par un ami divin sur la mort d'un ami humain, larme si douce au Dieu des mondes qu'il la recueille, la divinise et l'anime en la faisant la première sœur des anges, c'était être dans le cœur du nouveau siècle.

Éloa, accueillie dans la famille angélique par l'entremise des esprits supérieurs, apprend d'eux que les anges tombent et que Lucifer, le plus beau d'entre eux, habite loin d'eux l'enfer. La Pitié dont elle est née la trouble et l'envahit; elle ne peut être heureuse si un être et le plus beau des êtres souffre; elle s'agite, s'enfuit du firmament et pénètre dans les bas lieux où languit Lucifer, son invisible souci.

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«Souvent parmi les monts qui dominent la terre
S'ouvre un puits naturel, profond et solitaire;
L'eau qui tombe du ciel s'y garde, obscur miroir
Où, dans le jour, on voit les étoiles du soir.
Là, quand la villageoise a, sous la corde agile,
De l'urne, au fond des eaux, plongé la frêle argile,
Elle y demeure oisive, et contemple longtemps
Ce magique tableau des astres éclatants,
Qui semble orner son front, dans l'onde souterraine,
D'un bandeau qu'envieraient les cheveux d'une reine.
Telle, au fond du Chaos qu'observaient ses beaux yeux,
La Vierge, en se penchant, croyait voir d'autres Cieux.
Ses regards, éblouis par des Soleils sans nombre,
N'apercevaient d'abord qu'un abîme et que l'ombre,
Mais elle y vit bientôt des feux errants et bleus
Tels que des froids marais les éclairs onduleux;
Ils fuyaient, revenaient, puis s'échappaient encore;
Chaque étoile semblait poursuivre un météore;
Et l'Ange, en souriant au spectacle étranger,
Suivait des yeux leur vol circulaire et léger.
Bientôt il lui sembla qu'une pure harmonie
Sortait de chaque flamme à l'autre flamme unie:
Tel est le choc plaintif et le son vague et clair
Des cristaux suspendus au passage de l'air,
Pour que, dans son palais, la jeune Italienne
S'endorme en écoutant la harpe éolienne.
Ce bruit lointain devint un chant surnaturel,
Qui parut s'approcher de la fille du Ciel;
Et ces feux réunis furent comme l'aurore
D'un jour inespéré qui semblait près d'éclore.
À sa lueur de rose un nuage embaumé
Montait en longs détours dans un air enflammé,
Puis lentement forma sa couche d'ambroisie,
Pareille à ces divans où dort la molle Asie.
Là, comme un Ange assis, jeune, triste et charmant,
Une forme céleste apparut vaguement.


«Quelquefois un enfant de la Clyde écumeuse,
En bondissant parcourt sa montagne brumeuse,
Et chasse un daim léger que son cor étonna,
Des glaciers de l'Arven aux brouillards du Crona,
Franchit les rocs mousseux, dans les gouffres s'élance,
Pour passer le torrent aux arbres se balance,
Tombe avec un pied sûr, et s'ouvre des chemins
Jusqu'à la neige encor vierge des pas humains.
Mais bientôt, s'égarant au milieu des nuages,
Il cherche les sentiers voilés par les orages;
Là, sous un arc-en-ciel qui couronne les eaux,
S'il a vu, dans la nue et ses vagues réseaux,
Passer le plaid léger d'une Écossaise errante,
Et s'il entend sa voix dans les échos mourante,
Il s'arrête enchanté, car il croit que ses yeux
Viennent d'apercevoir la sœur de ses aïeux,
Qui va faire frémir, ombre encore amoureuse,
Sous ses doigts transparents la harpe vaporeuse;
Il cherche alors comment Ossian la nomma,
Et, debout sur sa roche, appelle Évir-Coma.