«Celui-là n'est pas malheureux; il a ce qu'il a voulu avoir; il sera toujours combattu, mais avec des armes courtoises; et quand il donnera des armistices à ses ennemis, il recevra les hommages des deux camps. Vainqueur ou vaincu, son front est couronné.—Il n'a nul besoin de votre pitié.

«Mais il est une autre sorte de nature, nature plus passionnée, plus pure et plus rare. Celui qui vient d'elle est inhabile à tout ce qui n'est pas l'œuvre divine, et vient au monde à de rares intervalles, heureusement pour lui, malheureusement pour l'espèce humaine. Il y vient pour être à charge aux autres, quand il appartient complétement à cette race exquise et puissante qui fut celle des grands hommes inspirés.—L'émotion est née avec lui si profonde et si intime, qu'elle l'a plongé, dès l'enfance, dans des extases involontaires, dans des rêveries interminables, dans des inventions infinies. L'imagination le possède par-dessus tout. Puissamment construite, son âme retient et juge toute chose avec une large mémoire et un sens droit et pénétrant; mais l'imagination emporte ses facultés vers le ciel aussi irrésistiblement que le ballon enlève la nacelle. Au moindre choc elle part, au plus petit souffle elle vole et ne cesse d'errer dans l'espace qui n'a pas de routes humaines. Fuite sublime vers des mondes inconnus, vous devenez l'habitude invincible de son âme! Dès lors, plus de rapports avec les hommes qui ne soient altérés et rompus sur quelques points. Sa sensibilité est devenue trop vive; ce qui ne fait qu'effleurer les autres le blesse jusqu'au sang; les affections et les tendresses de sa vie sont écrasantes et disproportionnées; ses enthousiasmes excessifs l'égarent; ses sympathies sont trop vraies; ceux qu'il plaint souffrent moins que lui, et il se meurt des peines des autres. Les dégoûts, les froissements et les résistances de la société humaine le jettent dans des abattements profonds, dans de noires indignations, dans des désolations insurmontables, parce qu'il comprend tout trop complétement et trop profondément, et parce que son œil va droit aux causes qu'il déplore ou dédaigne, quand d'autres yeux s'arrêtent à l'effet qu'ils combattent. De la sorte, il se tait, s'éloigne, se retourne sur lui-même et s'y enferme comme dans un cachot. Là, dans l'intérieur de sa tête brûlée, se forme et s'accroît quelque chose de pareil à un volcan. Le feu couve sourdement et lentement dans ce cratère, et laisse échapper ses laves harmonieuses, qui d'elles-mêmes sont jetées dans la divine forme des vers. Mais le jour de l'éruption, le sait-il? On dirait qu'il assiste en étranger à ce qui se passe en lui-même, tant cela est imprévu et céleste! Il marche consumé par des ardeurs secrètes et des langueurs inexplicables. Il va comme un malade et ne sait où il va; il s'égare trois jours, sans savoir où il s'est traîné, comme fit jadis celui qu'aime le mieux la France; il a besoin de ne rien faire, pour faire quelque chose en son art. Il faut qu'il ne fasse rien d'utile et de journalier pour avoir le temps d'écouter les accords qui se forment lentement dans son âme, et que le bruit grossier d'un travail positif et régulier interrompt et fait infailliblement évanouir.—C'est LE POËTE.—Celui-là est retranché dès qu'il se montre: toutes vos larmes, toute votre pitié pour lui!

«Pardonnez-lui et sauvez-le. Cherchez et trouvez pour lui une vie assurée, car à lui seul il ne saura trouver que la mort!—C'est dans la première jeunesse qu'il sent sa force naître, qu'il pressent l'avenir de son génie, qu'il étreint d'un amour immense l'humanité et la nature, et c'est alors qu'on se défie de lui et qu'on le repousse.

«Il crie à la multitude: C'est à vous que je parle, faites que je vive! Et la multitude ne l'entend pas; elle répond: Je ne te comprends point! Et elle a raison.

«Car son langage choisi n'est compris que d'un très-petit nombre d'hommes choisi lui-même. Il leur crie: Écoutez-moi, et faites que je vive! Mais les uns sont enivrés de leurs propres œuvres, les autres sont dédaigneux et veulent dans l'enfant la perfection de l'homme, la plupart sont distraits et indifférents, tous sont impuissants à faire le bien. Ils répondent: Nous ne pouvons rien! Et ils ont raison.

«—Il crie au pouvoir: Écoutez-moi, et faites que je ne meure pas. Mais le pouvoir déclare qu'il ne protége que les intérêts positifs, et qu'il est étranger à l'intelligence, dont il a ombrage; et cela hautement déclaré et imprimé, il répond: Que ferais-je de vous? Et il a raison. Tout le monde a raison contre lui. Et lui, a-t-il tort?—Que faut-il qu'il fasse? Je ne sais; mais voici ce qu'il peut faire.

«Il peut, s'il a de la force, se faire soldat, et passer sa vie sous les armes; une vie agitée, grossière, où l'activité physique tuera l'activité morale. Il peut, s'il en a la patience, se condamner aux travaux du chiffre, où le calcul tuera l'illusion. Il peut encore, si son cœur ne se soulève pas trop violemment, courber et amoindrir sa pensée, et cesser de chanter pour écrire. Il peut être Homme de lettres, ou mieux encore; si la philosophie vient à son aide, et s'il peut se dompter, il deviendra utile et grand écrivain; mais à la longue, le jugement aura tué l'imagination, et avec elle, hélas! le vrai Poëme qu'elle portait dans son sein.

«Dans tous les cas il tuera une partie de lui-même; mais, pour ces demi-suicides, pour ces immenses résignations, il faut encore une force rare. Si elle ne lui a pas été donnée, cette force, ou si les occasions de l'employer ne se trouvent pas sur sa route, et lui manquent, même pour s'immoler; si, plongé dans cette lente destruction de lui-même, il ne s'y peut tenir, quel parti prendre?

«Celui que prit Chatterton: se tuer tout entier; il reste peu à faire.

«Le voilà donc criminel! criminel devant Dieu et les hommes. Car LE SUICIDE EST UN CRIME RELIGIEUX ET SOCIAL. Qui veut le nier? qui pense à dire autre chose?—C'est ma conviction, comme c'est, je crois, celle de tout le monde. Voilà qui est bien entendu.—Le devoir et la raison le disent. Il ne s'agit que de savoir si le désespoir n'est pas quelque chose d'un peu plus fort que la raison et le devoir.