Et je suis sûr que dans ton cœur tu regrettes plus le ressort de fer que le ressort de chair et de sang: va, ton cœur est d'acier comme tes mécaniques.—La Société deviendra comme ton cœur, elle aura pour Dieu un lingot d'or et pour Souverain-Pontife un usurier.—Mais ce n'est pas ta faute, tu agis fort bien selon ce que tu as trouvé autour de toi en venant sur la terre; je ne t'en veux pas du tout, tu as été conséquent, c'est une qualité rare.—Seulement, si tu ne veux pas me laisser parler, laisse-moi lire.
Il reprend son livre et se retourne dans son fauteuil.
JOHN BELL ouvre la porte de sa femme avec force.
Mistress Bell! venez ici.
Ce sophisme chattertonien admis, quelle admirable et naturelle exposition en action de la pièce et des caractères! comme le malheur du jeune homme, comme la gracieuse pitié des enfants, comme l'oppression des ouvriers, comme l'orgueil satisfait et en règle du bourgeois riche de son travail, font pressentir ce qui va se passer en mettant le cœur du spectateur en complicité avec l'auteur! Il n'y a pas un plus habile début de drame dans Molière lui-même. On voit que M. de Vigny a aiguisé sa lame à loisir et que le coup portera.
Chatterton, pâli par les études d'une longue nuit d'insomnie, paraît. Le deuxième acte est simple et naïf, d'un effet immense et cependant sans événement. Il y a dans la maison un vieux médecin quaker, ami de Chatterton, protecteur de Mme Kitty Bell, femme du bourgeois. Chatterton, en se promenant avec son ami le quaker, rencontre quelques jeunes lords; revoyant lord Talbot, un de ses camarades de collége, il craint d'en être reconnu et manifeste au quaker ses sinistres pressentiments. En effet lord Talbot et ses amis entrent quelques moments après chez M. et Mme Bell, ils ont à demi-voix un entretien railleur avec Chatterton; s'étonnant de le trouver logé si pauvrement, ils devinent qu'il aime la femme innocente du bourgeois. Le bourgeois ne s'alarme pas trop de ces insinuations. Il espère que l'amitié de Chatterton lui vaudra la faveur de cette riche et puissante cohue de grands seigneurs. Il les invite à souper. Kitty Bell parle pour la première fois à son hôte, qu'elle croit riche aussi maintenant, et le prie de prendre un appartement plus convenable à sa fortune. Je suis ouvrier en livres: cet atelier me suffit, répond-il. Elle se retire; Chatterton délibère avec le quaker à la manière de Werther avec Charlotte. Le suicide transpire dans tous ses mots. Le quaker, après sa demi-confidence, jette des soupçons dans l'âme pure de Kitty Bell.
L'acte IIIe n'est au commencement qu'un long et sublime monologue de Chatterton s'efforçant à travailler dans sa chambre froide. Nous le donnons ici tout entier comme un chef-d'œuvre de la douleur, le voici:
ACTE TROISIÈME.
La chambre de Chatterton, sombre, petite, pauvre, sans feu; un lit misérable et en désordre.
SCÈNE PREMIÈRE.