XIV.

Au sein de ce repos, Alfieri, devenu plus royaliste que républicain, depuis le triomphe de ses opinions républicaines en France, s'occupait à élever, à l'exemple de Voltaire, un théâtre dans sa maison pour y jouer ses tragédies. Il y mettait le sérieux que sa vie avait perdu depuis tant de variations éclatantes à Paris et à Londres. Le Piémont, conquis par la République, renvoya le roi de Sardaigne, Charles-Emmanuel IV. Le poëte, réconcilié avec les rois par leur infortune, fit demander une audience à son ancien maître fugitif. Le roi lui ouvrit ses bras en lui disant avec une ironie triste: Ecco il tyranno! Voilà le tyran! allusion et reproche attendrissants au préjugé antiroyaliste et antipaternel de son ancien ennemi!

XV.

Pendant qu'on s'égorgeait à Paris et que le monde avait les yeux sur ces catastrophes de rois et de peuples, Alfieri, dans sa nouvelle maison du quai de l'Arno, faisait... quoi? Il jouait Brutus devant un auditoire de complaisants grands seigneurs. Il faut lui rendre justice cependant. Au moment du procès de Louis XVI, et touché de loin par sa mort, il avait écrit, dans son cabinet, une défense de ce roi. S'il n'y avait pas là courage, il y avait au moins justice. En 1796, il lui vint en idée d'apprendre le grec par des procédés solitaires que le dernier des hellénistes lui aurait épargnés; mais il aurait été obligé d'avouer à quelqu'un son ignorance. Il y parvint tant bien que mal.

L'arrivée de l'armée française en Toscane redoubla sa haine; il allait être dérangé dans son pédantisme. Il se crut suffisamment vengé en sauvant son Misogallo, et en confiant à la postérité sa vengeance. Écoutons-le:

«En 1798, chaque jour, le danger devenait,» dit-il, «plus sérieux pour la Toscane, grâce à la loyale amitié que les Français professaient pour elle! Déjà, au mois de décembre 1798, ils avaient achevé la magnifique conquête de Lucques, d'où ils ne cessaient de menacer Florence, et, au commencement de 1799, l'occupation de cette ville semblait inévitable. Je voulus donc mettre ordre à mes affaires et me tenir prêt à tous événements. Déjà, l'année précédente, j'avais, dans un accès d'ennui, abandonné le Misogallo, et m'étais arrêté à l'occupation de Rome, que je regardais comme le plus brillant épisode de cette épopée servile. Pour sauver cet ouvrage qui m'était cher et auquel je tenais beaucoup, j'en fis faire jusqu'à dix copies, et je veillai à ce que, déposées en différents lieux, elles ne pussent ni s'anéantir ni se perdre, mais reparaître, quand le moment serait venu. N'ayant jamais dissimulé ma haine et mon mépris pour ces esclaves mal nés, je résolus d'être prêt pour toutes leurs violences et toutes leurs insolences, c'est-à-dire de m'y préparer de manière à ne point les subir. Je n'y savais qu'un moyen: si on ne me provoquait pas, je ferais le mort; si l'on me touchait le moins du monde, je saurais donner signe de vie et me montrer en homme libre.

«Je pris donc toutes mes mesures pour vivre sans tache, libre et respecté, ou, s'il le fallait, pour mourir, mais en me vengeant. J'ai écrit ma vie pour empêcher qu'un autre ne s'en acquittât plus mal que moi; le même motif me fit alors aussi composer l'épitaphe de mon amie et la mienne, et je les donnerai ici en note, parce que ce sont celles que je veux et non pas d'autres, et qu'elles ne disent de mon amie et de moi que la vérité pure, dégagée de toute fastueuse amplification.

«Ayant ainsi avisé à ma renommée, ou du moins au moyen de la sauver de l'infamie, je voulus aussi pourvoir à mes études, et corriger, copier, séparer ce qui était achevé de ce qui ne l'était pas, abandonner enfin ce qui ne convenait plus à mon âge ni à mes desseins. J'entrais dans ma cinquantième année; c'était le moment de mettre un dernier frein au débordement de mes poésies. J'en arrangeai donc un nouveau recueil en un petit volume qui contenait soixante et dix sonnets, un chapitre et trente neuf épigrammes que l'on pouvait joindre à ce qui déjà en avait été imprimé à Kehl. Cela fait, je mis le sceau sur ma lyre pour la rendre à qui de droit, avec une ode à la manière de Pindare que, pour me donner l'air un peu grec, j'intitulai: Teleutodia. Après quoi, je pliai bagage pour toujours; et si depuis j'ai composé quelque pauvre petit sonnet, quelque chétive épigramme, ç'a été sans l'écrire; ou si je les ai écrits, je ne les ai point gardés, je ne saurais où les retrouver, et ne les reconnais plus pour être de moi. Il fallait finir une fois, finir de mon propre mouvement et sans y être forcé. Mes dix lustres sonnés et l'invasion menaçante de ces barbares antilyriques m'en offraient une occasion naturelle et opportune, s'il en fut. Je la saisis, et je n'y pensai plus.

«Quant à mes traductions, j'avais, les deux années précédentes, recopié et corrigé le Virgile tout entier; je le laissai vivre sans toutefois le regarder comme chose terminée. Le Salluste me sembla de nature à pouvoir passer, et je le laissai aussi; mais non pas le Térence, lequel, n'ayant été fait qu'une seule fois, n'avait été ni revu ni corrigé, était tel, en un mot, qu'il est encore aujourd'hui. Je ne pouvais me décider à jeter au feu mes quatre traductions du grec; je ne pouvais non plus les regarder comme achevées, elles ne l'étaient pas. Je résolus, à tout hasard, et sans me demander si j'aurais ou non le temps d'y revenir, de les recopier avec l'original, en commençant par l'Alceste, que je voulais sérieusement retraduire sur le grec, sans quoi elle eût eu l'air d'être traduite d'une traduction. Les trois autres, bien ou mal venues, avaient été du moins traduites sur le texte, et il devait m'en coûter pour les revoir beaucoup moins de temps et de peine. L'Abel, désormais condamné à rester, je ne dirai pas une œuvre unique, mais isolée, et privé des compagnes que je m'étais promis de lui donner, avait été mis au net, corrigé, et me semblait pouvoir passer. J'avais ajouté à ces ouvrages de ma façon une toute petite brochure politique, écrite quelques années auparavant sous le titre de: Avis aux puissances italiennes. J'avais aussi corrigé ce morceau; il était recopié, et je lui fis grâce. Non que j'eusse le sot orgueil de vouloir trancher de l'homme d'État; ce n'est pas là mon métier. Cet écrit était né de l'indignation légitime qu'avait excitée en moi une politique assurément plus sotte que la mienne, celle qui, depuis deux ans, était mise en œuvre par l'impuissance de l'empereur, combinée avec les impuissances italiennes. Enfin les satires que j'avais composées, morceau par morceau, et à plusieurs reprises corrigées et limées, je les laissai achevées et recopiées au nombre de dix-sept, qu'elles n'ont point dépassé, et que je me suis bien promis de ne plus franchir.

«Après avoir ainsi disposé et mis en ordre mon second patrimoine poétique, je cuirassai mon cœur, et j'attendis les événements.....