Lamartine.
(La suite au prochain Entretien.)
XCVIIIe ENTRETIEN.
ALFIERI.
SA VIE ET SES ŒUVRES.
(TROISIÈME PARTIE.)
I.
Suivons maintenant la comtesse d'Albany:
Le lendemain de la mort d'Alfieri, rien ne change dans la demeure du poëte. Alfieri va habiter la demeure classique commandée à Canova par celle qu'on pouvait appeler sa veuve, mais qui en réalité ne l'était pas. Les lettres du poëte et de la comtesse, emportées à Montpellier par Fabre après la mort des deux amis, lettres brûlées par la main sévère d'un troisième ami, puritain de décence, le prouvent. Si le mariage supposé avait eu lieu, il aurait été attesté par cette correspondance, et les amis zélés pour la mémoire religieuse de la comtesse ne les auraient pas anéanties. C'est évident: on n'anéantit pas ce qui justifie!
Donc aucun lien, ni religieux ni légal, ne resserrait l'union entre la comtesse d'Albany et son chevalier servant; ils étaient libres, excepté des liens que l'habitude et les mœurs de l'Italie consacrent. On a vu qu'Alfieri ne les respectait pas complétement pendant leur cohabitation à Florence, à leur retour de Paris et de Londres en 1793. Son sonnet licencieux sur un amour immoral, avoué en ce temps-là dans une mauvaise société de Florence, sonnet commémoratif de cette pitoyable aventure, en est la preuve en ce qui le concerne. Mais si on réfléchit que ce sonnet prouvant l'infidélité scandaleuse de l'amant a été introduit dans l'édition de ses soixante-dix sonnets par la comtesse d'Albany elle-même, éditant et révisant ses œuvres, il est difficile de douter de l'intention des deux amants, le poëte et l'éditeur. Le poëte s'adorait trop lui-même pour brûler un méchant sonnet si peu respectueux pour la comtesse, et la comtesse, de son côté, libre de publier ou d'anéantir ce sonnet, preuve de la légèreté d'Alfieri envers elle, ne le laissait évidemment imprimer que pour en faire usage à son tour, en donnant au public la preuve qu'Alfieri lui laissait désormais la liberté de son cœur en se vantant de la licence du sien. Il est difficile de se refuser à cette conclusion. Quel est l'amant qui imprimerait sous l'œil de son amie un sonnet où il attesterait lui-même sa propre infidélité cynique? quelle est l'amante qui, libre d'anéantir la preuve d'une pareille offense, la laisserait subsister si elle n'avait elle-même l'intention de se déclarer libre par la plume de son premier adorateur? Il est donc à croire que les liens étaient rompus à cette époque, et que la comtesse n'était pas fâchée qu'on le sût, afin de se justifier elle-même d'un changement dont on lui avait donné l'exemple. Je n'ai pas pu tirer de l'impression posthume de ce sonnet une autre conjecture.