Le Misogallo est un recueil de toutes les injures à la France, qui n'a pas même daigné s'en apercevoir; caprice de haine et d'envie aussi faux que son amour! Les traductions sont des traductions pénibles, sans originalité, sans grâce et sans sel; exercices de collége qu'on brûle après les avoir écrits, quand on n'a pas l'adoration de sa plume et quand on ne fait pas de la collection de ses lignes l'ex-voto de sa misérable vanité.

Quant à ses tragédies, c'est un peu moins médiocre, mais toujours médiocre. L'ennui en est la séve: on sent qu'il s'est prodigieusement ennuyé à les écrire, et quand on les a lues on sent qu'on s'est prodigieusement ennuyé à les lire. C'est le monde de l'ennui dont on sort soulagé, avec la ferme résolution de n'y jamais rentrer!—Il n'y a qu'un seul mérite, mais mérite tout local et que les Italiens seuls peuvent apprécier: c'est la langue toscane, ou plutôt l'effort de l'auteur pour traduire avec peine et succès son piémontais en étrusque. Mais, comme dit Chateaubriand, «le feuillage n'a de grâce que sur l'arbre qui le porte.» On éprouve en essayant à les lire toute la peine qu'Alfieri a éprouvée en les écrivant.

Le style en est classiquement beau et fort, mais d'une beauté morte et d'une force enragée qui ne se détend jamais. Les vers blancs sans rime dans lesquels il écrit ses tragédies sont une prose cadencée, qui ne donne pas même à l'oreille le plaisir de la difficulté vaincue et de la complète harmonie des mots. C'est une prose concassée en fragments égaux, âpres, durs, secs, dont la brièveté, fruit de la réflexion, est le seul caractère, et qui exclut presque tout développement des sentiments et du drame; sorte d'algèbre en vers blancs, qu'un géomètre littéraire écrirait, non pour faire sentir, mais pour faire comprendre en peu de signes sa pensée; le contraire de l'éloquence, qui ne vous entraîne qu'en s'épanchant, et du drame, qui ne vous saisit, comme la nature, que par ses développements. Aussi ses tragédies ne méritent-elles pas ce nom; ce sont des dialogues des morts, où trois ou quatre acteurs causent ensemble avec une passion furieuse, et finissent au cinquième acte par s'entre-tuer: voilà les tragédies de ce grand homme de volonté, quelquefois éloquent par tirades, mais toujours fastidieux par sécheresse. Une admirable actrice italienne, rivale plus débordante de feu que Mlle Rachel, Mme Ristori, est venue à Paris et à Londres représenter devant le pays de Racine et de Shakespeare quelques scènes de ces tragédies toscanes d'Alfieri.

Comme on déclame en pays étranger, devant un peuple curieux, les balbutiements d'un écolier de rhétorique, on a applaudi la magique beauté, le geste neuf et pathétique, la sublime diction de la tragédienne; mais la tragédie? Non; personne n'a été tenté de traduire pour nous ces drames avortés, excepté M. Legouvé, par complaisance de talent, pour que l'actrice universelle eût le plaisir d'émouvoir en français les Français. Myrra a fait pleurer sur son amour néfaste, mais Myrra tout entière n'était qu'une scène, un dialogue entre la passion et l'impossible dont le coup de poignard est le seul dénoûment, une métaphysique en conversation, une frénésie en vers blancs.

IV.

Octavie, Timoléon, Mérope, Philippe II, Polynice, Antigone, Brutus I et Brutus II, Sophonisbe, Rosmonde, Oreste, Agamemnon, Virginie, Marie Stuart, la Conjuration des Pazzi, Don Garcia, Agis, etc., etc.; Saül, tragédie biblique que j'ai imitée ou traduite en vers dans ma jeunesse, et qui a quelque originalité parce qu'elle a plus de poésie réelle, ne sont pas sans talent, mais sont presque sans génie; ces plagiats plus ou moins éloquents de langue étrangère, si l'on n'est pas soi-même un maniaque de langues, ne laissent rien dans l'esprit de celui qui les parcourt, que la froide satisfaction de se dire: J'ai lu une banale déclamation dans un dialecte bien imité. Mais ce n'est pas ainsi que Shakespeare, Corneille, Racine, Voltaire, Gœthe, Schiller lui-même,—ont introduit ou renouvelé l'art théâtral dans leur pays.—Un pensum dialogué en vers toscans, voilà le vrai nom que l'Italie laissera à son prétentieux poëte dramatique, jusqu'à ce qu'on n'en parle plus, quand l'Italie aura son théâtre sérieux, après la fédération nationale des Italiens modernes?

Voilà l'homme! N'en parlons plus.

V.

Je reviens à la comtesse d'Albany. Le respect humain la rendit en apparence fidèle au culte de la gloire de ce grand homme convenu, qu'elle avait aimé jeune sous le nom d'Alfieri. Bien qu'elle en fût dès longtemps saturée sans le montrer et sans le dire, et qu'il y eût, dit-on, plus de domination que d'attrait dans l'espèce de subjugation qu'Alfieri exerçait sur elle, elle ne voulut pas l'avouer; elle eût retranché quelque chose à son excuse, en retranchant un atome à la grandeur factice de son héros. Elle consacra tout ce qui venait de lui à l'édition de ses pauvres œuvres et à la dépense de son monument en marbre par Canova. Quand ces devoirs furent accomplis, elle reprit dans la société de Fabre la vie élégante et princière qu'elle avait commencée à Paris avant la révolution. Elle recevait des amis assidus, dont j'ai particulièrement connu le plus grand nombre, cité par M. de Reumont et par M. Saint-René Taillandier dans son intéressante biographie des deux amis.

Le premier cité est le comte Baldelli, époux d'une charmante jeune femme et père d'une plus charmante fille. Le comte Baldelli vivait à Florence, et sa société savante plaisait à Mme d'Albany; je le voyais souvent moi-même de 1820 à 1826. Ses opinions, modifiées par la lecture du comte de Maistre, le séparèrent plus tard des amis florentins de la comtesse d'Albany. C'était un homme jeune encore, ardent, religieux, d'abord favorable à la révolution française, puis devenu plus acerbe contre elle, par esprit de piété et de propagande.