J'ai reçu votre obligeante lettre, ainsi que le paquet que vous m'avez fait l'honneur de m'envoyer par Son Éminence monseigneur le cardinal de Consalvi. Je vous prie seulement de m'adresser directement à l'avenir ce que vous pourriez avoir à me faire passer. Les moyens les plus simples sont toujours les plus prompts et les plus sûrs.

J'ignore encore le moment, monsieur, où je pourrai faire usage de votre excellente notice. Ma tête est tellement bouleversée par des chagrins de toute espèce, que je ne puis rassembler deux idées[4]. J'espère que mon ami sera arrivé sans accident à Venise. L'air de Florence et surtout celui de Rome lui étaient tout à fait contraires. Les marais de Venise ne sont pas sans inconvénients, mais il faut bien prendre son parti. En général, toutes les personnes qui ont la poitrine délicate se plaignent beaucoup de ce pays, et c'est ce qui me forcera moi-même à l'abandonner.

Au reste, monsieur, soyez sûr que je ne publierai rien sur le comte Alfieri qui puisse vous être désagréable, et surtout à son admirable amie, aux pieds de laquelle je vous prie de mettre mes respects. Si les circonstances me le permettent, je vous soumettrai mon travail avant de l'envoyer à l'imprimerie.

J'ai l'honneur d'être, monsieur, votre très-humble et très-obéissant serviteur,

Chateaubriand.

«P. S. Je reçois l'arrêté de ma promotion à une autre légation. Je pars pour Naples, et j'espère être à Florence du 15 au 20 janvier. J'aurai sûrement l'honneur de vous y saluer.

«Je prends la liberté de vous adresser cette lettre chez Mme la comtesse d'Albany, faute d'avoir votre adresse directe: j'espère qu'elle voudra bien me le pardonner.

«Rome, mercredi 28 décembre 1803.»

Ce scrupule d'inquiétude de Mme d'Albany prouve qu'elle redoutait quelques vérités pénibles racontées dans le public européen par un mot indiscret de Chateaubriand, dont elle sollicitait le silence.

Le silence fut accordé, et rien ne troubla les obsèques du grand homme ni la paix de son amie.