«Nous, Charles, roi légitime de la Grande-Bretagne, sur les représentations qui nous ont été faites par Louise-Caroline-Maximilienne-Emmanuel, princesse de Stolberg, que pour bien des raisons elle souhaitait demeurer dans un éloignement et séparation de notre personne, que les circonstances et nos malheurs communs rendaient nécessaires et utiles pour nous deux, et considérant toutes les raisons qu'elle nous a exposées, nous déclarons par la présente que nous donnons notre consentement libre et volontaire à cette séparation, et que nous lui permettons dores en avant de vivre à Rome, ou en telle autre ville qu'elle jugera le plus convenable, tel étant notre bon plaisir.
«Fait et scellé du sceau de nos armes, en notre palais, à Florence, le 3 avril 1784.
«Approuvons l'écriture et le contenu ci-dessus.
«Charles R.»
«La comtesse d'Albany (car elle continua de porter ce nom) profita bientôt de sa liberté pour quitter Rome; mais, n'osant pas encore braver l'opinion publique au point de se retrouver avec Alfieri dans quelque ville d'Italie, elle lui donna rendez-vous en Alsace. Elle était allée passer la chaude saison au pied des Vosges; ce fut là, dans une jolie maison de campagne non loin de Colmar, que les deux amants se retrouvèrent. Le poëte y demeure deux mois, et aussitôt voilà les tragédies qui reprennent l'avantage sur les coursiers aux fières encolures. L'inspiration et même, pour parler plus simplement, le désir de se mettre à l'œuvre, le désir de prendre la plume et de tenter quelque chose, étaient intimement attachés pour Alfieri à la présence de la comtesse. Encore palefrenier la veille, il redevient poëte tout à coup dans sa villa de Colmar. C'est là qu'il compose Agis, Sophonisbe, Myrrha; c'est là qu'il écrira ses deux Brutus et la première de ses Satires. L'année suivante, en effet, aux premiers beaux jours de l'été, le poëte et son amie, volontairement séparés pendant l'hiver, accourront de nouveau l'un vers l'autre au fond de cette complaisante Alsace qui les cache si bien à tous les yeux. On sait avec quelle ivresse Alfieri parle de cette période dans l'histoire de sa vie; on se rappelle sa douleur quand la comtesse, encore soigneuse de sa renommée, revient passer l'hiver dans les États du pape, s'établit à Bologne, et oblige son compagnon à choisir une autre résidence; on se rappelle aussi ses transports au moment où le mois d'août, trois ans de suite, le ramène à Colmar; on se rappelle ces explosions d'enthousiasme, ce réveil d'activité poétique, cette soif de gloire qui le tourmente, sa joie de faire imprimer ses œuvres à Kehl dans l'admirable imprimerie de Beaumarchais; puis ses deux voyages à Paris, son installation avec la comtesse dans une maison solitaire, tout près de la campagne, à l'extrémité de la rue du Montparnasse, et tous les soucis que lui donne la publication de ses œuvres complètes chez Didot l'aîné, «artiste passionné pour son art.» Tous ces détails sont racontés dans l'autobiographie du poëte, nous n'avons pas à y revenir ici; mais ce qu'Alfieri ne pouvait pas dire, et ce qui est pourtant un épisode essentiel de cette histoire, ce sont les dernières années de Charles-Édouard, ces années d'abandon et de malheur pendant lesquelles le triste vieillard, si longtemps dégradé, se relève enfin, et retrouve à sa dernière heure une certaine dignité vraiment noble et touchante.»
III.
L'infortuné Charles-Édouard éprouva avant de mourir une consolation inattendue. La fille qu'il avait eue dans sa jeunesse, à Liége, de son premier amour, miss Clémentine, et qui vivait retirée à Meaux, dans l'abbaye de Notre-Dame, lui revint en mémoire, et peut-être en remords. Il la rappela près de lui pour tenir sa maison et consoler ses dernières heures. Il la reconnut, la légitima, et lui rendit le nom, désormais libre, de duchesse d'Albany. Elle fit rentrer avec elle la dignité, l'élégance, la société féminine dans le palais de son père à Florence. Elle réconcilia le roi et le cardinal d'York, brouillés pour des intérêts mal entendus d'argent. La reine de Naples l'accueillit à Pise, où elle passait l'hiver avec le prince vieilli, mais heureux et honoré du moins dans sa vieillesse. Revenu à Rome, dans le palais de son enfance, il y mourut en 1788, et fut enseveli à Frascati, dans la cathédrale du cardinal d'York, son frère. Sa fille chérie, qui ne vivait que pour lui, ne lui survécut pas longtemps. Le cardinal d'York hérita authentiquement des titres de prétendant à la couronne des Stuarts.
IV.
Pendant ces années d'agitation stérile pour un trône imaginaire, la comtesse d'Albany, qui n'avait plus de titre légal même à son nom, avait quitté Rome pour Bologne, afin de conserver toujours son asile dans les États du pape. Insensiblement l'amour qu'elle conservait pour Alfieri la rapprochait de son ami, toujours errant sur ses traces.
«Alfieri l'indique, mais en termes trop vagues: «Au mois de février 1788, mon amie reçut la nouvelle de la mort de son mari, arrivée à Rome, où il s'était retiré depuis plus de deux ans qu'il avait quitté Florence. Quoique cette mort n'eût rien d'imprévu à cause des accidents qui pendant les derniers mois l'avaient frappé à plusieurs reprises, et bien que la veuve, désormais libre de sa personne, fût très-loin d'avoir perdu un ami, je vis, à ma grande surprise, qu'elle n'en fut pas médiocrement touchée, non poco compunta.» Ces paroles sont une faible traduction de la vérité, bien qu'elles nous permettent de l'entrevoir; la comtesse d'Albany, en nous ouvrant son cœur, nous y eût montré certainement autre chose. Il y avait dans les destinées si différentes de la duchesse Charlotte et de la comtesse Louise un contraste éloquent, une leçon douloureuse et amère qu'un poëte, un moraliste, un peintre des passions humaines aurait dû mieux comprendre, et qu'il eût comprise sans nul doute, s'il n'avait pas été si directement intéressé dans cette aventure. La punition de l'orgueilleux Alfieri, nous le verrons, fut d'avoir un successeur qui ne le valait point; la punition de la comtesse fut de sentir, au plus profond de son âme, l'humiliante leçon que lui infligeaient les dernières années de Charles-Édouard.»