(SECONDE PARTIE.)

I.

Ce mécontentement et sa renommée croissante commencèrent à tourner ses yeux vers la France. Mais, avant de le suivre à la cour de François Ier, ce prince que la triple passion de la guerre, des arts et de l'amour égalait à Henri IV, à Louis XIV et aux Valois, racontons par sa bouche une anecdote qui semble donner la clef de quelques-uns de ses goûts secrets, très-communs en ce temps-là dans cette corruption de la Grèce et de l'Italie.

Je voulais voyager seul; mais je ne le pus, à cause d'un jeune homme que j'avais, nommé Ascanio, qui était le meilleur serviteur du monde. Je l'avais eu d'un orfévre espagnol, qui me le céda volontairement. Nous l'appelions Petit Vieux, parce qu'il était fort maigre, et que sa raison paraissait au-dessus de son âge, de treize ans; mais en peu de mois il se rétablit si bien, et devint d'un si bel embonpoint, qu'il passait pour le plus beau garçon qu'il y eut à Rome. Il apprenait facilement tout ce que je lui enseignais, et je le traitais comme mon fils. C'était pour lui une bonne fortune d'être tombé entre mes mains: aussi allait-il souvent en rendre grâces à son ancien maître, qui avait une jeune femme fort belle. Ascanio, lui disait-elle, qu'as-tu donc fait pour devenir si beau garçon? C'est mon maître Benvenuto, répondit-il, par ses bons traitements. Cette femme, assez maligne, était piquée de ces réponses; et, comme elle passait pour très-galante, je crois qu'elle lui fit quelques avances peu honnêtes, car il allait la voir plus souvent que de coutume.

Un jour que j'étais absent de la maison, ce jeune homme s'avisa de dire des sottises à l'un de mes garçons de boutique, qui, à mon retour, s'en plaignit à moi. Je défendis à Ascanio de prendre à l'avenir de telles licences; mais, m'ayant répondu impertinemment, je lui tombai dessus à coups de pied et à coups de poing, et il ne put sortir de mes mains que sans son bonnet et sans son manteau; je fus deux jours à savoir ce qu'il était devenu; un gentilhomme espagnol, nommé don Diego, homme excellent, pour lequel j'avais travaillé, et qui était mon ami, me dit qu'il était retourné chez son ancien maître, et qu'il me priait de lui rendre son bonnet et son manteau. Je répondis à don Diego que cet homme était un mal élevé d'avoir repris Ascanio sans m'en prévenir; que je n'en avais point agi ainsi avec lui, et que j'exigeais qu'il chassât ce petit insolent, qui s'était mal conduit avec moi. Don Diego s'acquitta de ma commission, dont l'autre se moqua. Le jour suivant, je vis, en passant devant sa boutique, Ascanio qui travaillait à côté de lui. Celui-ci me salua, et son maître eut l'air de rire, et me renvoya le gentilhomme espagnol pour me demander les hardes que j'avais données à Ascanio, auxquelles d'ailleurs il ne tenait pas, parce que ce jeune homme n'en manquerait jamais. Seigneur don Diego, lui répondis-je, je vous ai connu en tout comme un fort honnête homme; mais ce Francesco (cet orfévre se nommait ainsi) est tout le contraire de vous. C'est un homme de mauvaise foi. Vous pouvez lui dire de ma part que, s'il ne me ramène pas Ascanio d'ici à ce soir, il aura affaire à moi, et que je traiterai de même le garçon, s'il ne sort pas de sa boutique. Don Diego, sans me répondre, alla rapporter mes paroles à Francesco, qui en eut tant de peine qu'il ne savait que devenir. Pendant ces entrefaites, Ascanio alla chercher son père, qui était ce jour-là venu à Rome, de Taglia Cozzo, d'où il était, et qui conseilla à Francesco de me rendre et de me ramener son fils. Ramenez-le-lui vous-même, lui disait-il; don Diego, d'un autre côté, disait à Francesco: Il arrivera quelque malheur; vous savez quel est Benvenuto: allons, venez, je vous accompagnerai chez lui. Moi, en les attendant, je me promenais impatiemment dans ma boutique, disposé à faire une des plus épouvantables scènes que j'eusse faites de ma vie, lorsque je les vis arriver tous les trois, avec le père que je ne connaissais pas. Je les regardai d'un œil courroucé lorsqu'ils entrèrent. Francesco, pâle et tremblant, me dit: Voici Ascanio que je vous ramène, et que j'avais repris, ne croyant pas vous offenser. Celui-ci ajouta respectueusement: Mon maître, pardonnez-moi, je ferai tout ce que vous me commanderez. Je répondis alors: Viens-tu ici pour achever ton temps, comme tu l'avais promis? Pour toujours, si vous le voulez, me dit-il. Qu'on lui apporte ses habits et ses hardes, répondis-je, et qu'il s'en aille où il voudra. Don Diego resta surpris de ma conduite; lui, Ascanio et son père me prièrent de le reprendre. Ayant demandé quel était celui-ci, et ayant appris que c'était son père: Pour l'amour de vous, je le reprends, lui dis-je. Ainsi se termina cette querelle.

II.

Benvenuto confia son atelier à Rome à un de ses meilleurs élèves, Filici. Il prit avec lui Ascanio et un jeune homme de Pérouse, et partit de Rome à cheval et armé avec eux. Le cardinal Bembo les reçut à Padoue, lui fit faire son portrait, et lui donna trois chevaux turcs pour continuer son voyage. Ses aventures, en traversant les Alpes de Padoue à Lyon, sont écrites à la façon de Gil Blas. Nous y arrivâmes, dit-il, toujours en riant et en chantant. Ainsi de Lyon à Paris.

François Ier, quoique menacé d'une guerre dispendieuse, le reçut à Fontainebleau, Vatican des Valois. Le roi, qui partait pour l'Italie, l'engagea à le suivre pour causer des ouvrages qu'il se proposait de lui commander. Benvenuto remonta à cheval avec sa suite, franchit le Simplon et arriva au bord d'une rivière des États vénitiens. Il y eut une nouvelle rixe.

La rivière, dit-il, était fort large et très-profonde, et on la traversait sur un pont long et étroit qui n'avait pas de garde-fou. Arrivé le premier, et jugeant ce passage dangereux, je recommandai à mes jeunes gens de descendre de cheval, et de les mener par la bride: ce qui nous le fit franchir sans danger. Les deux Français avec qui je voyageais étaient, l'un gentilhomme, et l'autre un notaire qui se moquait de ce que nous étions descendus de cheval pour si peu de chose. Je lui disais, pour répondre à ses railleries, d'aller doucement, parce qu'il y avait du danger; mais il ne tint compte de mes avis, et il me répondit en français que j'étais un peureux, avec ce ton avantageux qu'ils ont tous; et sur-le-champ, piquant son cheval qui glissa, il alla tomber avec lui, bête sur bête, sur une grosse pierre, et de là dans la rivière. Mais, comme Dieu a pitié des fous, je courus aussitôt, je sautai sur la pierre, et, m'y attachant d'une main, de l'autre je le saisis par son manteau, au moment où il allait disparaître dans l'eau, et je lui sauvai la vie. Mais, comme je m'en félicitais, il me dit presque en colère et en murmurant, que je n'avais rien fait, si je ne sauvais aussi ses écritures, qui étaient de la plus haute importance. Alors j'invitai un de nos guides à l'aider, en lui promettant une récompense; ce qui fut heureusement exécuté, car il n'y eut rien de perdu. Arrivés à Isdevedra, nous fîmes une bourse commune pour la dépense du voyage, dont je fus chargé. Après dîner, je donnai quelque argent de cette bourse au guide qui avait sauvé les papiers du notaire; mais celui-ci me dit que j'avais promis de donner du mien, et que celui de la bourse commune ne m'appartenait pas; ce qui me mit si en colère que je lui dis les sottises qu'il méritait. En ce moment, l'autre guide, qui n'avait rien fait, voulut aussi être payé pour avoir aidé, disait-il, à sauver les écritures; mais lui ayant répondu que celui qui avait porté la croix en méritait seul la récompense: Je vous en donnerai une, me dit-il, près de laquelle vous pleurerez.—Et moi, lui répondis-je, j'y attacherai un cierge près duquel tu pleureras avant moi. Comme nous étions là sur les confins de l'État vénitien et de l'Allemagne, il alla chercher du monde avec lequel il vint sur moi, une lance à la main; mais, comme j'avais un bon cheval, je préparai mon arquebuse, et je dis à mes gens: Je tuerai celui-ci, défendez-vous contre les autres; ce sont des voleurs de grand chemin qui ont pris cette occasion pour nous assassiner. L'aubergiste chez lequel nous avions dîné appela un vieux caporal pour mettre l'ordre, en lui disant que j'étais un jeune homme très-courageux; que si l'on me tuait, j'en aurais auparavant tué bien d'autres. Allez en paix, me dit le caporal; quand vous auriez été cent, vous ne vous seriez pas tirés d'ici. Moi qui voyais qu'il disait la vérité, et qui avais déjà fait le sacrifice de ma vie, je secouai ma tête, en lui disant que je me serais défendu jusqu'à la mort. Nous étant remis en route, à la première auberge, nous fîmes le compte de la bourse: je me séparai de ce sot de notaire, et, emportant l'amitié du gentilhomme, j'arrivai à Ferrare avec mes deux garçons seulement.

J'allai sur-le-champ présenter mes respects au duc, afin de pouvoir partir le lendemain pour Lorette. Après deux heures d'attente, j'eus l'honneur de le voir et de lui baiser les mains. Il voulut me faire mettre à table avec lui, mais je le priai de m'excuser, attendu que, vivant de peu depuis ma maladie, je craignais d'abuser, pour ma santé, de l'excellence de ses mets; que j'aurais plus de temps, en ne mangeant pas, pour répondre à ses questions. Je restai quelques heures avec lui; et lui ayant demandé congé, je trouvai à mon auberge ma table couverte de quelques plats délicats, qu'il avait eu la bonté de m'y envoyer, avec d'excellent vin. Comme l'heure de mon repas était passée, j'en eus beaucoup plus d'appétit, et ce fut, depuis quatre mois, le jour où je pus manger avec plaisir.