Depuis cet exil volontaire à l'intérieur, je me suis retourné tout entier vers le passé; je ne me suis plus occupé de la politique de l'avenir, pas même par la pensée. Il ne faut pas regarder ce qu'on ne veut pas toucher. J'ai envisagé courageusement mon passé, et j'ai été effrayé un moment de l'abîme de mes affaires personnelles. Une dette énorme pesait sur moi; elle ne m'était point personnelle: quand on se dévoue corps et bien pour son pays, on brûle ses vaisseaux, on prend de l'argent partout où les braves gens vous en offrent. J'ai trouvé beaucoup de braves gens qui ne comptaient pas plus avec moi que moi avec eux. En 1850, ma dette passait deux millions. J'ai travaillé, j'ai vendu, j'ai engagé des terres, berceau, tombeau, tout, pour gagner du temps; bref, en y comprenant les fonds nécessaires à mes publications, mes dettes totales ont bientôt atteint cinq millions. Je suis parvenu à en payer jusqu'à quatre aujourd'hui; il m'en reste un et demi à faire, et, si j'y parviens avant de mourir, je mourrai en paix, sauf Milly, mon cher berceau, que j'ai été obligé de jeter au naufrage! (Sacrifice que je ne pardonnerai jamais à mes compatriotes de m'avoir imposé.)

Trois fois le chef du gouvernement, de qui je n'ai personnellement pas à me plaindre, m'a envoyé offrir les deux millions nécessaires à ma libération. J'ai cru devoir le remercier. J'ai désiré seulement que l'administration ne s'interposât pas entre moi et le public pauvre, mais empressé de m'offrir son obole, pour m'aider, par sa subvention volontaire, à me libérer d'une dette qui n'était pas toute à moi. C'est ainsi qu'en continuant encore deux ans à recevoir pour d'autres cette subvention individuelle, et grâce au travail, j'espère mourir pauvre, mais probe. N'en parlons plus! J'ai donc eu recours à tout, même au hasard. Espérons! Le hasard est Dieu!

V.

Pendant ce temps-là, bien que vous m'eussiez vu à l'œuvre, et, entre autres jours, le 16 avril 1848, le plus beau jour, le jour du salut, le jour encore mystérieux de ma vie publique, le jour que des calomnies qui seront confondues à leur heure ont cherché à tourner contre moi et dont ils ont voulu me dérober l'honneur et la résolution, bien que ces calomniateurs n'en sachent pas même encore la cause et le secret; bien que, reconnu par vous au moment où, déguisé, j'échappais à mon triomphe, vous m'ayez dit à l'oreille, enlevé par l'enthousiasme de la bienveillance, un de ces mots que je n'ai jamais oubliés, jamais cités, et qui prouvaient plus que de la justice pour moi dans votre cœur, que faisiez-vous?

Vous ne demandiez ni asile, ni pardon, ni emploi à la république sauvée et fondée le 16 avril 1848; mais vous préfériez aller fonder dans une université de Belgique un enseignement littéraire indépendant, malgré mes instances pour vous retenir. Vous portiez un talent grandi par la liberté et qui grandissait encore. Dès votre retour de Belgique, quelque temps après, vous allâtes achever de grandir en Suisse, dans cette ville de Lausanne que Voltaire avait choisie pour en faire la colonie de la liberté entre la persécution et les cours. Vous y trouviez, comme Voltaire lui-même, un beau ciel, un beau lac, de l'étude et des amitiés.

VI.

Rappelé en France par des temps plus tranquilles, vous y parûtes un homme nouveau, retrempé et renouvelé par l'exil volontaire et par des études impartiales. La France littéraire, pervertie par l'esprit de parti et distraite par ses orages, avait besoin de vous. Mme Récamier, M. de Chateaubriand, vos deux amis du passé, étant morts, vous ne deviez rien à personne; il nous fallait un grand critique, plus qu'un critique, un moraliste littéraire qui ne se bornât pas à la langue, mais qui étudiât l'homme et l'humanité dans l'écrivain, un Laharpe d'après, mais très-supérieur à Laharpe d'avant, homme de collége, qui n'apprit que les mots, quand Sainte-Beuve apprécie les choses. Les Soirées du lundi, plus approfondies que Laharpe, plus littéraires que Grimm, devinrent la correspondance, non plus avec tel ou tel prince d'Allemagne, mais avec la postérité. Votre style, souvent embarrassé de l'abondance de vues et de l'excès d'esprit de l'auteur, ressemblait dans le commencement à un fil d'or mal dévidé, qui se noue dans sa trame et qu'on regrette de ne pas trouver toujours sous la main. La richesse est souvent un embarras pour l'écrivain, une énigme pour le lecteur; on s'y retrouvait, mais il fallait chercher son chemin. Votre route avait trop de sentiers! on lisait avec charme pourtant. Maintenant l'excès s'est dépouillé, il n'y a plus que le charme. L'éblouissement des rayons trop nombreux sur lesquels le jour éclaboussait s'est changé en lumière unie, franche et vraie, qui attire les yeux, qui les fixe et qui les repose! C'est parfait.

Je lis assidûment les admirables articles qui font du Constitutionnel du lundi le premier des livres littéraires de haute critique de la France. On n'a pas besoin d'attendre le retour d'Allemagne, et l'impression en recueil de ces correspondances avec des impératrices de Russie, des rois de Prusse, des électeurs de Hesse ou de Bade, qui portaient le génie de la France au dix-huitième siècle partout. On ouvre le Constitutionnel du lundi; l'on sait ce qu'a pensé l'Europe, ce qu'elle pense et ce qu'elle pensera dans ce siècle.—L'esprit de parti ne jette plus ni ombre, ni tache, ni prévention sur la page. L'esprit de parti n'est que le lieu commun des sots qui se font passer un certain temps pour des hommes d'esprit; l'immortalité ne les connaît pas. Aussi voyez combien d'hommes soi-disant supérieurs, mais en réalité très-médiocres, de 1789 à 1863, ont occupé l'attention trompée de leur siècle, et disparu tout entiers sous la poussière de la vogue qui les avait soulevés,—depuis M. Necker jusqu'à messieurs tels ou tels que je ne veux pas nommer pour ne pas faire rougir leurs partisans devant la taille vraie de leurs idoles successives! Voltaire,—Mirabeau—Danton; le premier des Bonaparte, comme homme de guerre; Louis XVIII, quoique détestable écrivain; Rossini, quoique exclusivement dieu de la musique; Thiers, quoique plus orateur et historien qu'homme d'État; le second des Bonaparte, quoiqu'il soit l'homme où l'esprit de parti aveugle ait eu la main heureuse en le choisissant pour dictateur;—ces hommes, nés d'eux-mêmes, et vraiment remarquables, rapetissent tout ce qui est faussement grand autour d'eux. On n'a qu'à fermer les yeux pendant une ou deux générations, et, en regardant après devant soi, on n'aperçoit plus qu'une ou deux grandes figures debout de toute leur hauteur. Le reste a disparu.

VII.

Quoi qu'il en soit, continuez; vous élevez un monument aux autres et à vous-même. Déblayez courageusement les routes du temple! Vous étiez fait pour mieux; vous êtes comme moi, né pour le grand, condamné au moindre. La nature nous avait bien doués, les événements nous ont mal servis: tant pis pour eux.