Qui rendra ma fraîche pensée
À son rêver délicieux?
Quel prisme à ma vue effacée
Repeindra la couleur passée
Où nageaient la terre et les cieux?
Était-ce une blanche atmosphère,
Le brouillard doré du matin,
Ou du soir la rougeur légère,
Ou cette pâleur de bergère
Dont Phœbé nuance son teint?
Était-ce la couleur de l'onde
Quand son cristal profond et pur
Réfléchit le dôme du monde?
Ou l'œil bleu de la beauté blonde
Luisait-il d'un si tendre azur?
Mais bleue encore est la prunelle;
Mais l'onde encore est un miroir;
Phœbé luit toujours aussi belle;
Chaque matin l'aube est nouvelle,
Et le ciel rougit chaque soir.
Et moi, mon regard est sans vie;
Dans l'univers décoloré
Je traîne l'inutile envie
D'y revoir la lueur ravie
Qui d'abord l'avait éclairé.
Je soulève en vain la paupière:
Sans l'œil de l'âme, que voit-on?
Ô ciel! ôte-moi ta lumière,
Mais rends-moi ma flamme première;
Aveugle-moi comme Milton!
Enfant, je suis Milton! relève ton courage;
N'use point ta jeunesse à sécher dans le deuil;
Il est pour les humains un plus noble partage
Avant de descendre au cercueil!
Abandonne la plainte à la vierge abusée,
Qui, sur ses longs fuseaux se pâmant à loisir,
Dans de vagues élans se complaît, amusée
Au récit de son déplaisir.
Brise, brise, il est temps, la quenouille d'Alcide;
Achille, loin de toi cette robe aux longs plis!
Renaud, ne livre plus aux guirlandes d'Armide
Tes bras trop longtemps amollis.