«Tout ce discours de Milton révèle assez quelle fièvre patriotique fermentait au cœur de Joseph, et combien les souffrances du pays ajoutèrent aux siennes propres, tant que la cause publique fut en danger. C'était le seul sentiment assez fort pour l'arracher aux peines individuelles, et il en a consacré, dans quelques pièces, l'expression amère et généreuse. Plus d'un motif nous empêche, comme bien l'on pense, d'être indiscret sur ce point. À une époque d'ailleurs où les haines s'apaisent, où les partis se fondent, et où toutes les opinions honnêtes se réconcilient dans une volonté plus éclairée du bien, les réminiscences de colère et d'aigreur seraient funestes et coupables, si elles n'étaient avant tout insignifiantes. Joseph le sentait mieux que personne. Il vécut assez pour entrevoir l'aurore de jours meilleurs, et pour espérer en l'avenir politique de la France. Avec quel attendrissement grave et quel coup d'œil mélancolique jeté sur l'humanité, sa mémoire le reportait alors aux orages des derniers temps! En nous parlant de cette Révolution dont il adorait les principes et dont il admirait les hommes, combien de fois il lui arrivait de s'écrier avec lord Ormond dans Cromwell:
Triste et commun effet des troubles domestiques!
À quoi tiennent, mon Dieu, les vertus politiques?
Combien doivent leur faute à leur sort rigoureux,
Et combien semblent purs qui ne furent qu'heureux!
Et qu'il enviait au divin poëte d'avoir pu dire, parlant à sa lyre tant chérie:
Des partis l'haleine glacée
Ne t'inspira point tour à tour:
Aussi chaste que la pensée,
Nul souffle ne t'a caressée,
Excepté celui de l'amour!
«Par ses goûts, ses études et ses amitiés, surtout à la fin, Joseph appartenait d'esprit et de cœur à cette jeune école de poésie qu'André Chénier légua au dix-neuvième siècle du pied de l'échafaud, et dont Lamartine, Alfred de Vigny, Victor Hugo, Émile Deschamps, et dix autres après eux, ont recueilli, décoré, agrandi le glorieux héritage. Quoiqu'il ne se soit jamais essayé qu'en des peintures d'analyse sentimentale et des paysages de petite dimension, Joseph a peut-être le droit d'être compté à la suite, loin, bien loin de ces noms célèbres. S'il a été sévère dans la forme, et pour ainsi dire religieux dans la facture; s'il a exprimé au vif et d'un ton franc quelques détails pittoresques ou domestiques jusqu'ici trop dédaignés; s'il a rajeuni ou refrappé quelques mots surannés ou de basse bourgeoisie, exclus, on ne sait pourquoi, du langage poétique; si enfin il a constamment obéi à une inspiration naïve et s'est toujours écouté lui-même avant de chanter, on voudra bien lui pardonner peut-être l'individualité et la monotonie des conceptions, la vérité un peu crue, l'horizon un peu borné de certains tableaux; du moins son passage ici-bas dans l'obscurité et dans les pleurs n'aura pas été tout à fait perdu pour l'art: lui aussi, il aura eu sa part à la grande œuvre, lui aussi il aura apporté sa pierre toute taillée au seuil du temple; et peut-être sur cette pierre, dans les jours à venir, on relira quelquefois son nom.
«Paris, février 1829.»
IX.
Comme de juste, les premiers vers de Joseph Delorme ou de vous étaient amoureux. L'amour est l'aurore de la nature. Qui n'aime pas ne voit rien. Jusqu'à ce que ce soleil du cœur se lève, tout est ténèbre et par conséquent tout est froid. Les plus grands poëtes sont ceux qui ont le plus aimé de l'amour de l'âme. Voici comment vous aimiez, c'est-à-dire comment vous chantiez votre premier air: c'était chaste, par conséquent amoureux, car là, la chasteté n'est que le respect de ce qu'on aime.
PREMIER AMOUR.
Printemps, que me veux-tu? Pourquoi ce doux sourire,
Ces fleurs dans tes cheveux et ces boutons naissants?
Pourquoi dans les bosquets cette voix qui soupire,
Et du soleil d'avril ces rayons caressants?