«Si vous aimez un ami plus jeune que vous, que vous le cultiviez comme un enfant, et que vous lui aplanissiez le chemin de la vie, il grandira bientôt; il se lassera d'être à vous et par vous, et vous le perdrez. Si vous aimez un ami plus vieux, qui, déjà arrivé bien haut, vous prenne par la main et vous élève, vous grandirez rapidement, et sa faveur alors vous pèsera, ou vous lui porterez ombrage.
«Que sont devenus ces amis du même âge, ces frères en poésie, qui croissaient ensemble, unis, encore obscurs, et semblaient tous destinés à la gloire! Que sont devenus ces jeunes arbres réunis autrefois dans le même enclos? Ils ont poussé, chacun selon sa nature; leurs feuillages, d'abord entremêlés agréablement, ont commencé de se nuire et de s'étouffer: leurs têtes se sont entre-choquées dans l'orage; quelques-uns sont morts sans soleil; il a fallu les séparer, et les voilà maintenant, bien loin les uns des autres, verts sapins, châtaigniers superbes, au front des coteaux, au creux des vallons, ou saules éplorés au bord des fleuves.
«La plupart des amitiés humaines, même des meilleures, sont donc vaines et mensongères, ô mon ami; et c'est à quelque chose de plus intime, de plus vrai, de plus invariable, qu'aspire une âme dont toutes les forces ont été brisées et qui a senti le fond de la vie. L'amitié qu'elle implore, et en qui elle veut établir sa demeure, ne saurait être trop pure et trop pieuse, trop empreinte d'immortalité, trop mêlée à l'invisible et à ce qui ne change pas; vestibule transparent, incorruptible, au seuil du Sanctuaire éternel; degré vivant, qui marche et monte avec nous, et nous élève au pied du saint Trône. Tel est, mon Ami, le refuge heureux que j'ai trouvé en votre âme. Par vous, je suis revenu à la vie du dehors, au mouvement de ce monde, et de là, sans secousse, aux vérités les plus sublimes. Vous m'avez consolé d'abord, et ensuite vous m'avez porté à la source de toute consolation; car vous l'avez vous-même appris dès la jeunesse, les autres eaux tarissent, et ce n'est qu'aux bords de cette Siloé céleste qu'on peut s'asseoir pour toujours et s'abreuver:
Voici la vérité qu'au monde je révèle:
Du Ciel dans mon néant je me suis souvenu:
Louez Dieu! La brebis vient quand l'agneau l'appelle;
J'appelais le Seigneur, le Seigneur est venu.
........
Vous avez dans le port poussé ma voile errante;
Ma tige a reverdi de séve et de verdeur;
Seigneur, je vous bénis! à ma lampe mourante
Votre souffle vivant a rendu sa splendeur.
«Dieu donc et toutes ses conséquences; Dieu, l'immortalité, la rémunération et la peine; dès ici-bas le devoir et l'interprétation du visible par l'invisible: ce sont les consolations les plus réelles après le malheur, et l'âme, qui une fois y a pris goût, peut bien souffrir encore, mais non plus retomber. Chaque jour de plus, passé en cette vie périssable, la voit s'enfoncer davantage dans l'ordre magnifique qui s'ouvre devant elle à l'infini, et si elle a beaucoup aimé et beaucoup pleuré, si elle est tendre, l'intelligence des choses d'au delà ne la remplit qu'imparfaitement; elle en revient à l'Amour; c'est l'Amour surtout qui l'élève et l'initie, comme Dante, et dont les rayons pénétrants l'attirent de sphère en sphère comme le soleil aspire la rosée. De là mille larmes encore, mais délicieuses et sans amertume; de là mille joies secrètes, mille blanches lueurs découvertes au sein de la nuit; mille pressentiments sublimes entendus au fond du cœur de la prière, car une telle âme n'a de complet soulagement que lorsqu'elle a éclaté en prière, et qu'en elle la philosophie et la religion se sont embrassées avec sanglots.
«En ce temps-ci, où par bonheur on est las de l'impiété systématique, et où le génie d'un maître célèbre[22] a réconcilié la philosophie avec les plus nobles facultés de la nature humaine, il se rencontre dans les rangs distingués de la société une certaine classe d'esprits sérieux, moraux, rationnels; vaquant aux études, aux idées, aux discussions; dignes de tout comprendre, peu passionnés, et capables seulement d'un enthousiasme d'intelligence qui témoigne de leur amour ardent pour la vérité. À ces esprits de choix, au milieu de leur vie commode, de leur loisir occupé, de leur développement tout intellectuel, la religion philosophique suffit; ce qui leur importe particulièrement, c'est de se rendre raison des choses; quand ils ont expliqué, ils sont satisfaits: aussi le côté inexplicable leur échappe-t-il souvent, et ils le traiteraient volontiers de chimère, s'ils ne trouvaient moyen de l'assujettir, en le simplifiant, à leur mode d'interprétation universelle. Le dirai-je? ce sont des esprits plutôt que des âmes; ils habitent les régions moyennes; ils n'ont pas pénétré fort avant dans les voies douloureuses et impures du cœur; ils ne sont pas rafraîchis, après les flammes de l'expiation, dans la sérénité d'un éther inaltérable; ils n'ont pas senti la vie au vif.
«J'honore ces esprits, je les estime heureux; mais je ne les envie pas. Je les crois dans la vérité, mais dans une vérité un peu froide et nue. On ne gagne pas toujours à s'élever, quand on ne s'élève pas assez haut. Les physiciens qui sont parvenus aux plus grandes hauteurs de l'atmosphère, rapportent qu'ils ont vu le soleil sans rayons, dépouillé, rouge et fauve, et partout des ténèbres autour d'eux. Plutôt que de vivre sous un tel soleil, mieux vaut encore demeurer sur terre, croire aux ondoyantes lueurs du soir et du matin, et prêter sa docile prunelle à toutes les illusions du jour, dût-on laisser la paupière en face de l'astre éblouissant;—à moins que l'âme, un soir, ne trouve quelque part des ailes d'ange, et qu'elle ne s'échappe dans les plaines lumineuses, par delà notre atmosphère, à une hauteur où les savants ne vont pas.
«Oui, eût-on la géométrie de Pascal et le génie de René, si la mystérieuse semence de la rêverie a été jetée en nous et a germé sous nos larmes dès l'enfance; si nous nous sentons de bonne heure malades de la maladie de saint Augustin et de Fénelon; si, comme le disciple dont parle Klopstock, ce Lebbée dont la plainte est si douce, nous avons besoin qu'un gardien céleste abrite notre sommeil avec de tendres branches d'olivier; si enfin, comme le triste Abbadona, nous portons en nous le poids de quelque chose d'irréparable, il n'y a qu'une voie ouverte pour échapper à l'ennui dévorant, aux lâches défaillances ou au mysticisme insensé; et cette voie, Dieu merci, n'est pas nouvelle! Heureux qui n'en est jamais sorti! plus heureux qui peut y rentrer! Là seulement on trouve sécurité et plénitude; des remèdes appropriés à toutes les misères de l'âme; des formes divines et permanentes imposées au repentir, à la prière et au pardon; de doux et fréquents rappels à la vigilance; des trésors toujours abondants de charité et de grâce. Nous parlons souvent de tout cela, ô mon ami, dans nos longues conversations d'hiver, et nous ne différons quelquefois un peu que parce que vous êtes plus fort et que je suis plus faible. Bien jeune, vous avez marché droit, même dans la nuit; le malheur ne vous a pas jeté de côté; et, comme Isaac attendant la fille de Bathuel, vous vous promeniez solitaire dans le chemin qui mène au puits appelé Puits de Celui qui vit et qui voit, Viventis et Videntis. Votre cœur vierge ne s'est pas laissé aller tout d'abord aux trompeuses mollesses; et vos rêveries y ont gagné avec l'âge un caractère religieux, austère et primitif, et presque accablant pour notre infirme humanité d'aujourd'hui; quand vous avez eu assez pleuré, vous vous êtes retiré à Pathmos avec votre aigle, et vous avez vu clair dans les plus effrayants symboles. Rien désormais qui vous fasse pâlir; vous pouvez sonder toutes les profondeurs, ouïr toutes les voix; vous vous êtes familiarisé avec l'infini. Pour moi, qui suis encore nouveau venu à la lumière, et qui n'ai, pour me sauver, qu'un peu d'amour, je n'ose m'aventurer si loin à travers l'immense nature, et je ne m'inquiète que d'atteindre aux plus humbles, aux plus prochaines consolations qui nous sont enseignées. Ce petit livre est l'image fidèle de mon âme; les doutes et les bonnes intentions y luttent encore; l'étoile qui scintille dans le crépuscule semble par instants près de s'éteindre; la voile blanche que j'aperçois à l'horizon m'est souvent dérobée par un flot de mer orageuse; pourtant la voile blanche et l'étoile tremblante finissent toujours par reparaître.—Tel qu'il est, ce livre, je vous l'offre, et j'ai pensé qu'il serait d'un bon exemple.
«De son cachet littéraire, s'il peut être ici question de cela, je ne dirai qu'un mot. Dans un volume publié par moi il y a près d'un an, et qui a donné lieu à beaucoup de jugements divers, quelques personnes, dont le suffrage m'est précieux, avaient paru remarquer et estimer, comme une nouveauté en notre poésie, le choix de certains sujets empruntés à la vie privée et rendus avec relief et franchise. Si, à l'ouverture du volume nouveau, ces personnes pouvaient croire que j'ai voulu quitter ma première route, je leur ferai observer par avance que tel n'a pas été mon dessein; qu'ici encore c'est presque toujours de la vie privée, c'est-à-dire, d'un incident domestique, d'une conversation, d'une promenade, d'une lecture, que je pars, et que, si je ne me tiens pas à ces détails comme par le passé, si même je ne me borne pas à en dégager les sentiments moyens de cœur et d'amour humain qu'ils recèlent, et si je passe outre, aspirant d'ordinaire à plus de sublimité dans les conclusions, je ne fais que mener à fin mon procédé sans en changer le moins du monde; que je ne cesse pas d'agir sur le fond de la réalité la plus vulgaire, et qu'en supposant le but atteint (ce qu'on jugera), j'aurai seulement élevé cette réalité à une plus haute puissance de poésie. Ce livre alors serait, par rapport au précédent, ce qu'est dans une spirale le cercle supérieur au cercle qui est au-dessous; il y aurait eu chez moi progrès poétique dans la même mesure qu'il y a eu progrès moral.
«Décembre 1829.»