Or M. de Mareste aimait Beyle, je ne comprenais pas pourquoi; car je l'avais de confiance, moi, en antipathie, pour avoir entendu dire qu'il ne croyait pas en Dieu, et qu'il s'en vantait, et qu'il était cynique. Le cynisme, à mes yeux, était alors et est encore l'impiété de la nature envers Dieu et envers soi-même, la raillerie grossière de ce qu'il y a de plus respectable et de plus saint dans la création: la beauté et la douleur.—Un coup de sifflet à la Divinité partout où elle se montre!—Et contre nous-même! car, si nous ne nous respectons pas, comment voulez-vous que le sort nous respecte?...........

Mareste cependant avait consenti à donner à Beyle une lettre d'introduction pour moi; il vint. Il ne chercha pas à adoucir sa doctrine. Dès le premier entretien il me dit:

«On vous a sans doute dit des horreurs de moi; que j'étais un athée, que je me moquais des quatre lettres de l'alphabet qui nomment ce qu'on appelle Dieu, et des hommes, ces mauvais miroirs de leur Dieu. Je ne cherche point à vous tromper, c'est vrai! J'ai bien examiné la vie, et la nature, cette source intermittente de la vie, et la mort muette qui ne dit rien, et l'innombrable série des fables par lesquelles des hommes aussi ignorants que vous et moi ont cherché à interpréter ce silence! Je ne dis pas que Dieu existe, je ne dis pas qu'il n'existe pas, je dis seulement que je n'en sais rien, que cette idée me paraît avoir fait aux hommes autant de mal que de bien, et qu'en attendant que Dieu se révèle, je crois que son premier ministre, le hasard, gouverne aussi bien ce triste monde que lui. Je crois seulement que je ne crois à rien; je me trompe cependant, je crois à ce qu'on appelle conscience, soit instinct, soit mauvaise habitude d'idées, soit effet de préjugés et de respect humain. Je sens que je suis honnête homme, et qu'il me serait impossible de ne pas l'être, non pour plaire à un Être suprême qui n'existe pas, mais pour me plaire à moi-même, qui ai besoin de vivre en paix avec mes préjugés et mes habitudes, et pour donner un but à ma vie et un aliment à mes pensées. J'ai jeté loin derrière moi le sac théologique de ce que vous appelez, vous autres, les pieuses croyances. Je vous envie, car de consolantes illusions sont des vérités très-douces pour ceux qui y croient; mais moi, non, je ne crois à rien, et je me livre seulement à mon goût pour les beaux-arts et pour la littérature. Je crois que Raphaël dessine bien, et que Titien est un admirable coloriste, que Voltaire écrit comme pense un homme d'esprit, et que Byron chante comme l'humanité pleure, surtout dans Don Juan!

«Et me voilà! dit-il en souriant, avec un air de bonne foi communicatif. Mareste, notre ami, m'a dit que vous aviez mille fois plus d'esprit qu'il n'y en a dans vos livres, que vous en prendriez encore beaucoup plus en vieillissant, et que vous étiez très-bon à connaître pour moi, parce que vos sentiments étaient excellents, vos idées sincères, et que vous compreniez tout le monde, même moi, si je vous plaisais!... Je viens vous plaire.—Causons!»

IV.

Nous causâmes sans mystère et sans colère des deux parts; je lui dis que j'avais lu avec charme presque tout ce qu'il avait écrit, et qu'excepté le cynisme antipathique à ma nature et l'athéisme inacceptable par mon esprit, j'avais tout goûté de lui, même le scepticisme; que je n'étais rien moins que sceptique cependant; que je croyais fermement qu'il y avait une foi difficile à trouver, mais trouvable, un arcanum de la vie intérieure, dont la recherche était l'œuvre des grands esprits, et que, dans cette foi, il y avait non-seulement la croyance, mais le repos; que c'était l'affaire de la vie entière de la découvrir, que j'y travaillais, et que j'y travaillerais jusqu'à mon dernier jour, et que les hommes qui se disaient comme lui incrédules n'étaient que d'aimables paresseux qui revenaient sur leurs pas aux premières difficultés de la route; que j'étais heureux de connaître en lui un de ces esprits impatients, découragés avant le temps, et que, s'il voulait venir à toute heure du soir finir avec moi les journées, nous causerions ou de Dieu, s'il voulait, ou de la littérature et des arts, lui me donnant du goût, moi de la foi, chacun dans notre mesure!

V.

Et cela eut lieu ainsi pendant deux ou trois mois d'automne. Je logeais dans un faubourg de la ville; chaque soir, avant ou après dîner, Beyle arrivait. On jetait une bourrée de myrte odorant au feu, et nous causions avec la confiance qu'inspirent aux hommes la solitude et la bonne foi. Je lui inspirai quelques doutes sur son incrédulité; et lui jetait, en fait de musique, d'arts et de poésie, beaucoup d'éclairs sur mon ignorance.

VI.

Ce fut alors que j'appris qu'il était poëte jusqu'à l'adoration, et que le volume des Consolations de Sainte-Beuve, entre autres, tombé par hasard dans ses mains, lui avait donné tant d'enthousiasme qu'il lui avait écrit: «Je viens de passer trois heures entières à vous lire; je pars pour l'Italie; venez, il y aura toujours à votre service une chambre solitaire pour le travail, une liberté entière pour votre loisir, une admiration sincère et passionnée pour vous. Venez, un ami vous attend!»