Werther.

Couple heureux et brillant, vous qui m'avez admis
Dès longtemps comme un hôte à vos foyers amis,
Qui m'avez laissé voir en votre destinée
Triomphante, et d'éclat partout environnée,
Le cours intérieur de vos félicités,
Voici deux jours bientôt que je vous ai quittés;
Deux jours, que seul, et l'âme en caprices ravie,
Loin de vous dans les bois j'essaye un peu la vie;
Et déjà sous ces bois et dans mon vert sentier
J'ai senti que mon cœur n'était pas tout entier;
J'ai senti que vers vous il revenait fidèle,
Comme au pignon chéri revient une hirondelle,
Comme un esquif au bord qu'il a longtemps gardé;
Et, timide, en secret, je me suis demandé
Si, durant ces deux jours, tandis qu'à vous je pense,
Vous auriez seulement remarqué mon absence.
Car sans parler du flot qui gronde à tout moment,
Et de votre destin qu'assiége incessamment
La Gloire aux mille voix, comme une mer montante,
Et des concerts tombant de la nue éclatante
Où déjà par le front vous plongez à demi;
Doux bruits, moins doux pourtant que la voix d'un ami:
Vous, noble époux; vous, femme, à la main votre aiguille,
À vos pieds vos enfants; chaque soir, en famille,
Vous livrez aux doux riens vos deux cœurs reposés,
Vous vivez l'un dans l'autre et vous vous suffisez.
Et si quelqu'un survient dans votre causerie,
Qui sache la comprendre et dont l'œil vous sourie,
Il écoute, il s'assied, il devise avec vous,
Et les enfants joyeux vont entre ses genoux;
Et s'il sort, s'il en vient un autre, puis un autre
(Car chacun se fait gloire et bonheur d'être vôtre),
Comme des voyageurs sous l'antique palmier,
Ils sont les bienvenus ainsi que le premier.
Ils passent; mais sans eux votre existence est pleine.
Et l'ami le plus cher, absent, vous manque à peine.
Le monde n'est pour vous, radieux et vermeil,
Qu'un atome de plus dans votre beau soleil,
Et l'Océan immense aux vagues apaisées
Qu'une goutte de plus dans vos fraîches rosées;
Et bien que le cœur sûr d'un ami vaille mieux
Que l'Océan, le monde et les astres des cieux,
Ce cœur d'ami n'est rien devant la plainte amère
D'un nouveau-né souffrant; et pour vous, père et mère,
Une larme, une toux, le front un peu pâli
D'un enfant adoré, met le reste en oubli.
C'est la loi, c'est le vœu de la sainte Nature;
En nous donnant le jour: «Va, pauvre créature,
Va, dit-elle, et prends garde, au sortir de mes mains,
De trébucher d'abord dans les sentiers humains.
Suis ton père et ta mère, attentif et docile;
Ils te feront longtemps une route facile:
Enfant, tant qu'ils vivront, tu ne manqueras pas,
Et leur ardent amour veillera sur tes pas.
Puis, quand ces nœuds du sang relâchés avec l'âge
T'auront laissé, jeune homme, au tiers de ton voyage,
Avant qu'ils soient rompus et qu'en ton cœur fermé
S'ensevelisse, un jour, le bonheur d'être aimé,
Hâte-toi de nourrir quelque pure tendresse,
Qui, plus jeune que toi, t'enlace et te caresse;
À tes nœuds presque usés joins d'autres nœuds plus forts;
Car que faire ici-bas, quand les parents sont morts,
«Que faire de son âme orpheline et voilée,
À moins de la sentir d'autre part consolée,
D'être père, et d'avoir des enfants à son tour,
Que d'un amour jaloux on couve nuit et jour?»
Ainsi veut la Nature, et je l'ai méconnue;
Et quand la main du Temps sur ma tête est venue,
Je me suis trouvé seul et j'ai beaucoup gémi,
Et je me suis assis sous l'arbre d'un ami.
Ô vous dont le platane a tant de frais ombrage,
Dont la vigne en festons est l'honneur du rivage,
Vous dont j'embrasse en pleurs et le seuil et l'autel,
Êtres chers, objets purs de mon culte immortel;
Oh! dussiez vous de loin, si mon destin m'entraîne,
M'oublier, ou de près m'apercevoir à peine,
Ailleurs, ici, toujours, vous serez tout pour moi:
—Couple heureux et brillant, je ne vis plus qu'en toi.

Saint-Maur, août 1829.

Puis-je lire sans reconnaissance cette dernière Consolation, qui me fut adressée après sept années d'absence, et qui me rappelait un mot de nos conversations ambulantes prononcé avant mon départ?

Non; nous étions alors en froid; mais on voit que l'instinct de l'amitié nous attirait alors l'un vers l'autre comme il m'y ramène aujourd'hui.

Dans un article inséré à la Revue des Deux-Mondes, sur M. de Lamartine, pendant son voyage en Orient (juin 1832), on lisait: «L'absence habituelle où M. de Lamartine vécut loin de Paris et souvent hors de France, durant les dernières années de la Restauration, le silence prolongé qu'il garda après la publication de son Chant d'Harold, firent tomber les clameurs des critiques, qui se rejetèrent sur d'autres poëtes plus présents: sa renommée acheva rapidement de mûrir. Lorsqu'il revint au commencement de 1830 pour sa réception à l'Académie française et pour la publication de ses Harmonies, il fut agréablement étonné de voir le public gagné à son nom et familiarisé avec son œuvre. C'est à un souvenir de ce moment que se rapporte la pièce de vers suivante, dans laquelle on a tâché de rassembler quelques impressions déjà anciennes, et de reproduire, quoique bien faiblement, quelques mots échappés au poëte, en les entourant de traits qui peuvent le peindre.—À lui, au sein des mers brillantes où ils ne lui parviendront pas, nous les lui envoyons, ces vers, comme un vœu d'ami dans le voyage.»

Un jour, c'était au temps des oisives années,
Aux dernières saisons, de poésie ornées
Et d'art, avant l'orage où tout s'est dispersé,
Et dont le vaste flot, quoique rapetissé,
Avec les rois déchus, les trônes à la nage.
........
........
De retour à Paris après sept ans, je crois,
De soleils de Toscane ou d'ombre sous tes bois.
Comptant trop sur l'oubli, comme durant l'absence,
Tu retrouvais la gloire avec reconnaissance.
Ton merveilleux laurier sur chacun de tes pas
Étendait un rameau que tu n'espérais pas;
L'écho te renvoyait tes paroles aimées;
Les moindres des chansons anciennement semées
Sur ta route en festons pendaient comme au hasard;
Les oiseaux par milliers, nés depuis ton départ,
Chantaient ton nom, un nom de tendresse et de flamme,
Et la vierge, en passant, le chantait dans son âme.
Non, jamais toit chéri, jaloux de te revoir,
Jamais antique bois où tu reviens t'asseoir,
Milly, ses sept tilleuls; Saint-Point, ses deux collines,
N'ont envahi ton cœur de tant d'odeurs divines,
Amassé pour ton front plus d'ombrage, et paré
De plus de nids joyeux ton sentier préféré!

Et dans ton sein coulait cette harmonie humaine,
Sans laisser d'autre ivresse à ta lèvre sereine
Qu'un sourire suave, à peine s'imprimant;
Ton œil étincelait sans éblouissement,
Et ta voix mâle, sobre et jamais débordée,
Dans sa vibration marquait mieux chaque idée!

Puis, comme l'homme aussi se trouve au fond de tout,
Tu ressentais parfois plénitude et dégoût.
—Un jour donc, un matin, plus las que de coutume,
De tes félicités repoussant l'amertume,
Un geste vers le seuil qu'ensemble nous passions:
«Hélas! t'écriais-tu, ces admirations,
Ces tributs accablants qu'on décerne au génie,
Ces fleurs qu'on fait pleuvoir quand la lutte est finie,
Tous ces yeux rayonnants éclos d'un seul regard,
Ces échos de sa voix, tout cela vient trop tard!
Le dieu qu'on inaugure en pompe au Capitole,
Du dieu jeune et vainqueur n'est souvent qu'une idole!
L'âge que vont combler ces honneurs superflus,
S'en repaît,—les sent mal,—ne les mérite plus!
Oh! qu'un peu de ces chants, un peu de ces couronnes,
Avant les pâles jours, avant les lents automnes,
M'eût été dû plutôt à l'âge efflorescent
Où, jeune, inconnu, seul avec mon vœu puissant,
Dans ce même Paris cherchant en vain ma place,
Je n'y trouvais qu'écueils, fronts légers ou de glace,
Et qu'en diversion à mes vastes désirs,
Empruntant du hasard l'or qu'on jette aux plaisirs,
Je m'agitais au port, navigateur sans monde,
Mais aimant, espérant, âme ouverte et féconde!
Oh! que ces dons tardifs où se heurtent mes yeux
Devaient m'échoir alors, et que je valais mieux!»

Et le discours bientôt sur quelque autre pensée
Échappa, comme une onde au caprice laissée;
Mais ce qu'ainsi la bouche aux vents avait jeté,
Mon souvenir profond l'a depuis médité.