Nous nous perdîmes de vue pendant près de quinze ans après la publication de Volupté. Après 1848, votre vie changea de lit; la mienne aussi. Vous publiâtes vos Pensées d'Août, vos fleurs mûres; votre poëme de Monsieur Jean, maître d'École. Une de vos notes rappelle, avec l'amitié des premiers jours, mon nom à votre pensée. Maître Jean était un Jocelyn civil. Il n'y avait ni assez d'amour, ni assez de religion, ni assez de sacrifice en lui pour prendre l'âme tout entière. Cela sentait l'École normale plus que le sanctuaire dans les hautes montagnes des Alpes. Le cadre était trop petit et trop profane pour le tableau.

«Ce petit poëme est assez compliqué, et, dans la première publication que j'en ai faite au Magasin pittoresque, il a été peu compris. Il me semble pourtant que j'y ai réalisé peut-être ce que j'ai voulu. Or, voici en partie ce que j'ai voulu. Dans son admirable et charmant Jocelyn, M. de Lamartine, avec sa sublimité facile, a d'un pas envahi tout ce petit domaine de poésie dite intime, privée, domestique, familière, où nous avions essayé d'apporter quelque originalité et quelque nouveauté. Il a fait comme un possesseur puissant qui, apercevant hors du parc quelques petites chaumières, quelques cottages qu'il avait jusque-là négligés, étend la main et transporte l'enceinte du parc au delà, enserrant du coup tous ces petits coins curieux, qui à l'instant s'agrandissent et se fécondent par lui. Or il m'a semblé qu'il était bon peut-être de replacer la poésie domestique, et familière, et réelle, sur son terrain nu, de la transporter plus loin, plus haut, même sur les collines pierreuses, et hors d'atteinte de tous les magnifiques ombrages. Monsieur Jean n'est que cela. Magister et non prêtre, janséniste et non catholique d'une interprétation nouvelle, puisse-t-il, dans sa maigreur un peu ascétique, ne pas paraître trop indigne de venir bien respectueusement à la suite du célèbre vicaire de notre cher et divin poëte!»

Quand l'amitié revient ainsi à un cœur qui n'a jamais cessé d'aimer, il y a un festin de l'enfant prodigue dans l'esprit d'un homme d'Israël. Ce n'est pas l'amour-propre qui se réjouit, c'est l'ami qui se retrouve!

XIV.

Ce furent vos dernières publications poétiques. Les temps n'étaient plus aux vers. Vous changeâtes de nature et d'existence comme nous avions fait tous, et vous devîntes ce que vous êtes resté depuis, un prosateur toujours grandissant, le premier des critiques. Vous ne l'êtes pas devenu du premier coup. Un poëte véritable est trop vaste d'imagination pour se défaire de ses images, de son harmonie, et se résumer dans la prose. Il lui reste longtemps des besoins d'expression plus parfaite qu'il cherche involontairement à jeter dans sa nouvelle forme. Il lui repousse de nouvelles plumes, comme à un oiseau dont on a coupé les ailes. Il ne vole plus pour voler simplement et pour arriver au but, mais pour mirer encore ses ailes étendues dans le lac et pour écouter en volant l'harmonie de ses périodes. Je fus quelque temps ainsi, moi aussi, quand, après avoir brisé la plume de Jocelyn, je pris avec un certain effort la plume des Girondins, puis la parole des orateurs. Je crus que je me ravalais; mais non, je faisais comme vous, je grandissais selon ma mesure, car j'appropriais mon expérience à l'usage plus utile que j'en voulais faire. J'étais pièce d'or et je me changeais en monnaie. Je souffrais dans mon amour-propre, mais je conquérais, comme vous aussi, cent mille lecteurs et un million d'auditeurs, au lieu de quelques centaines d'admirateurs. Vos études sur les sectaires de Pascal, sur cette petite église de Port-Royal, sur Virgile, sur ces bijoux de la foi et de l'histoire, n'étaient que des études et vous préparaient à ce que vous faites aujourd'hui. Vous descendiez patiemment l'escalier de la haute littérature pour arriver au terrain plane et libre que vous parcourez en maître maintenant.

Vous aviez un défaut, il y a quelques années, dans vos premiers volumes de vos conversations du Lundi: vous étiez trop riche, trop abondant, trop nuancé, trop fin. Cela nuisait à la clarté et à l'intelligence.

L'écheveau si touffu de vos pensées était trop emmêlé pour le vulgaire. Les nuances prévalaient sur les couleurs. Tout cela s'est dévidé et classifié peu à peu. Votre style, sans rien perdre de sa fertilité prodigieuse, est devenu presque évangélique. Les enfants ont pu vous comprendre, et les sages ont eu la certitude d'être compris par leur commentateur. En un mot, le prosateur a égalé le poëte. Votre critique ne s'est plus bornée au mot, comme celle de La Harpe, ce pédant estimable de la jeunesse; la pédagogie n'est pas votre fait; vous allez aux choses; vous êtes moraliste plus que critique dans vos considérations, vous êtes le Quintilien des idées; votre littérature est une histoire de l'esprit humain dans ces derniers temps; votre Cours est le cours du siècle, et les anecdotes personnelles dont vous l'enrichissez le rendent aussi intéressant pour l'esprit qu'instructif. Vous expliquez l'homme par son temps. Comme le naturaliste consommé, vous voyez le fruit dans la racine, vous suivez la séve dans ses nœuds, vous en montrez les déviations par les accidents de sa vie. On comprend l'homme par sa vie avant de le comprendre par ses œuvres. Autrefois vous étiez un peu amer dans vos jugements, vous ne l'êtes plus. Le temps fait pour vous ce qu'il fait pour les plantes, l'automne les adoucit en les mûrissant. Vous avez fini par comprendre qu'avec un être aussi faible et aussi mobile que l'homme, la bienveillance faisait partie de la justice, et qu'il fallait donner aux autres cette indulgence dont nous avions besoin pour nous-même; ainsi vous êtes devenu bon en devenant juste. Continuez à écrire, nous ne cesserons pas de vous lire!

XV.

Votre belle inspiration sur Virgile, au Collége de France, signala votre retour dans votre patrie. Elle eut un succès mérité et universel.

«Deux grands poëtes dominent le monde: Homère en Grèce, l'auteur de la Bible grecque, le Moïse de l'Hellénie, la vaste et incomparable source de toute poésie. Un mystère plane sur le temps et sur l'homme. C'est la source du Nil que les voyageurs anciens et modernes n'ont pu découvrir, et qui semble découler directement du ciel à travers les nuées de l'Abyssinie. C'est le poëte de la fable.