Je ne sais trop si Gibbon ne met pas ici un peu du sien, si les vétérans lisaient l'épisode du vieillard de Tarente. Les fils de ces vétérans, du moins, purent le lire.

«Ayant renoncé, non pas de cœur, à son pays de Mantoue, Virgile, comblé des faveurs d'Auguste, passa les années suivantes et le reste de sa vie, tantôt à Rome, plus souvent à Naples et dans la Campanie Heureuse, occupé à la composition des Géorgiques, et, plus tard, de l'Énéide; délicat de santé, ayant besoin de recueillement pour ses longs travaux; peu homme du monde, mais homme de solitude, d'intimité, d'amitié, de tendresse; cultivant le loisir obscur et enchanté, au sein duquel il se consumait sans cesse à perfectionner et à accomplir ses œuvres de gloire, à édifier son temple de marbre, comme il l'a dit allégoriquement. Félicité rare! destinée, certes, la plus favorisée entre toutes celles des poëtes épiques, si souvent errants, proscrits, exilés! Mais il savait, et il s'en souvenait sans cesse, combien l'infortune pour l'homme est voisine du bonheur, et que c'est entre les calamités d'hier et celles de demain que s'achètent les intervalles de repos du monde. Après les déchirements de la spoliation et de l'exil, ayant reconquis, et si pleinement, toutes les jouissances de la nature et du foyer, il n'oublia jamais qu'il n'avait tenu à rien qu'il ne les perdît: un voile légèrement transparent en demeura sur son âme pieuse et tendre.

«Je ne conçois pas, à cette distance où nous sommes, d'autre biographie de Virgile qu'une biographie idéale, si je puis dire. Les anciens grammairiens, chez qui on serait tenté de chercher une biographie positive du poëte, y ont mêlé trop d'inepties et de fables; mais, de quelques traits pourtant qu'ils nous ont transmis et qui s'accordent bien avec le ton de l'âme et la couleur du talent, résulte assez naturellement pour nous un Virgile timide, modeste, rougissant, comparé à une vierge, parce qu'il se troublait aisément, s'embarrassait tout d'abord, et ne se développait qu'avec lenteur; charmant et du plus doux commerce quand il s'était rassuré; lecteur exquis (comme Racine), surtout pour les vers, avec des insinuations et des nuances dans la voix; un vrai dupeur d'oreilles quand il récitait d'autres vers que les siens. Dans un chapitre du Génie du Christianisme, où il compare Virgile et Racine, M. de Chateaubriand a trop bien parlé de l'un et de l'autre, et avec trop de goût, pour que je n'y relève pourtant pas un passage hasardé qui n'irait à rien moins qu'à fausser, selon moi, l'idée qu'on peut se faire de la personne de Virgile:

«Nous avons déjà remarqué, dit M. de Chateaubriand, qu'une des premières causes de la mélancolie de Virgile fut sans doute le sentiment des malheurs qu'il éprouva dans sa jeunesse. Chassé du toit paternel, il garda toujours le souvenir de sa Mantoue; mais ce n'était plus le Romain de la république, aimant son pays à la manière dure et âpre des Brutus, c'était le Romain de la monarchie d'Auguste, le rival d'Homère et le nourrisson des Muses.

«Virgile cultiva ce germe de tristesse en vivant seul au milieu des bois. Peut-être faut-il encore ajouter à cela des accidents particuliers. Nos défauts moraux ou physiques influent beaucoup sur notre humeur, et sont souvent la cause du tour particulier que prend notre caractère. Virgile avait une difficulté de prononciation; il était faible de corps[26], rustique d'apparence. Il semble avoir eu dans sa jeunesse des passions vives auxquelles ces imperfections naturelles purent mettre des obstacles. Ainsi des chagrins de famille, le goût des champs, un amour-propre en souffrance et des passions non satisfaites s'unirent pour lui donner cette rêverie qui nous charme dans ses écrits.»

«Tout cela est deviné à ravir et de poëte à poëte: mais l'amour-propre en souffrance et les passions non satisfaites me semblent des conjectures très-hasardées: parlons seulement de l'âme délicate et sensible de Virgile et de ses malheurs de jeunesse. D'ailleurs il avait précisément le contraire de la difficulté de prononciation; il avait un merveilleux enchantement de prononciation. Ce qui a trompé l'illustre auteur, qui, à tous autres égards, a parlé si excellemment de Virgile, c'est qu'il est dit en un endroit de la Vie du poëte par Donat, qu'il était sermone tardissimus; mais cela signifie seulement qu'il n'improvisait pas, qu'il n'avait pas, comme on dit, la parole en main. Il ne lui arriva de plaider qu'une seule fois en sa vie, et sans faire la réplique. En un mot, et c'est ce qui n'étonnera personne, Virgile était aussi peu que possible un avocat. Son portrait par Donat, qui a servi de point de départ à celui qu'on vient de lire par M. de Chateaubriand, peut se traduire plus légèrement peut-être, et s'expliquer comme il suit, en évitant tout ce qui pourrait charger: Virgile était grand de corps, de stature (je me le figure cependant un peu mince, un peu frêle, à cause de son estomac et de sa poitrine, quoiqu'on ne le dise pas); il avait gardé de sa première vie et de sa longue habitude aux champs le teint brun, hâlé, un certain air de village, un premier air de gaucherie; enfin, il y avait dans sa personne quelque chose qui rappelait l'homme qui avait été élevé à la campagne. Il fallait quelque temps pour que cette urbanité qui était au fond de sa nature se dégageât.

«Les portraits de lui qui nous le représentent les cheveux longs, l'air jeune, le profil pur, en regard de la majestueuse figure de vieillard d'Homère, n'ont rien d'authentique et seraient aussi bien des portraits d'Auguste ou d'Apollon.

«Sénèque, dans une lettre à Lucilius, parle d'un ami de ce dernier, d'un jeune homme de bon et ingénu naturel, qui, dans le premier entretien, donna une haute idée de son âme, de son esprit, mais toutefois une idée seulement; car il était pris à l'improviste et il avait à vaincre sa timidité: «et même, en se recueillant, il pouvait à peine triompher de cette pudeur, excellent signe dans un jeune homme; tant la rougeur, dit Sénèque, lui sortait du fond de l'âme (adeo illi ex alto suffusus est rubor); et je crois même que, lorsqu'il sera le plus aguerri, il lui en restera toujours.» Virgile me semble de cette famille, il avait la rougeur prompte et la tendresse du front (frontis mollities); c'était une de ces rougeurs intimes qui viennent d'un fonds durable de pudeur naturelle. Il était de ceux encore dont Pope, l'un des plus beaux esprits et des plus sensibles, disait: «Pour moi, j'appartiens à cette classe dont Sénèque a dit: «Ils sont si amis de l'ombre, qu'ils considèrent comme étant dans le tourbillon tout ce qui est dans la lumière.»

«Virgile aimait trop la gloire pour ne pas aimer la louange, mais il l'aimait de loin et non en face; il la fuyait au théâtre ou dans les rues de Rome; il n'aimait pas être montré au doigt et à ce qu'on dît: C'est lui! Il aimait à faire à loisir de belles choses qui rempliraient l'univers et qui rassembleraient dans une même admiration tout un peuple de nobles esprits; mais ses délices, à lui, étaient de les faire en silence et dans l'ombre, et sans cesser de vivre avec les nymphes des bois et des fontaines, avec les dieux cachés.

«Et, dans tout ceci, je n'imagine rien; je ne fais qu'user et profiter de traits qui nous ont été transmis, mais en les interprétant comme je crois qu'il convient le mieux. Avec Virgile, on court peu de risque de se tromper, en inclinant le plus possible du côté de ses qualités intérieures.