«Properce se trompait; une légende nationale en très-beaux vers ne pouvait jamais égaler ni l'Iliade ni l'Odyssée, nées d'elles-mêmes dans l'âge de foi et par l'organe du dieu des poëtes.—L'Énéide était l'ouvrage de l'art,—Homère était la nature.»

XVII.

Ici, mon cher Sainte-Beuve, vous nous racontez la mort prématurée de Virgile, qui succombe à cinquante-deux ans à Brindes, en revenant de Grèce, où il était allé perfectionner l'Énéide, et sa tombe à Naples, au pied du Pausilippe, et en face du plus beau et du plus doux paysage de la Campanie.

Puis vous passez à la discussion sur le mérite de son poëme.

Ici nous différons, mais non dans tout.

Votre admirable distinction entre le chantre antique, l'histoire vivante et poétisée, telle qu'Homère, qu'on écoute au bord de la mer ou sur le seuil de sa demeure, et le poëte épique, qui écrit son œuvre à loisir et qu'on lit par amusement ou par une froide admiration dans les académies ou dans son cabinet, suffirait pour nous réconcilier. Vous résumez toutes ses qualités de style dans sa perfection. Oui, mais pour que cette perfection soit parfaite, il faut qu'elle soit originale. Or, dans l'Énéide, Virgile n'est pas Virgile, il n'est que le plus parfait des imitateurs. Vous en convenez avec moi.

Vous examinez ensuite quelles sont les conditions du poëme épique. Je les réduis à une seule principale. Le poëme épique ne peut et ne doit naître qu'à une époque du monde où il peut être cru. C'est pourquoi nous ne pouvons en avoir et nous n'en aurons pas jusqu'à ce qu'une nouvelle foi populaire s'élève dans le monde et prédispose les poëtes à de nouveaux enthousiasmes et les nations à de nouvelles croyances. Ce sont, en effet, les peuples qui font les poëmes épiques, ce ne sont pas les poëtes.

Mais, depuis ce beau travail sur l'Énéide, où je regrette que vous n'ayez pas assez développé cette pensée vraie, vous vous êtes lancé à pleine haleine dans la haute critique presque biographique, purement personnelle et littéraire. Le temps où nous vivons n'est bon qu'à penser. Pensons donc l'un et l'autre, puisque les événements différemment envisagés par nous, et puisque l'âge qui m'atteint, et qui vous suit, ne nous laissent pas d'autre usage à faire de nos facultés, pensons donc avec l'impartialité de l'âge et avec la patience du temps. Et bien que je ne me repente nullement des services énergiques que les événements m'ont entraîné à rendre à mon pays en 1848, et que je ne rougisse pas de la part de vigueur et de prudence que j'ai pu apporter alors, avec d'autres, à ces événements historiques, retirons-nous, pendant le peu d'années que les circonstances politiques nous laissent avant notre mort, dans le domaine des lettres où vous brillez et où je m'éteins. Le temps ne nous regarde plus. Laissons-le faire et conseillons-lui toujours la modération et la sagesse. Nous ne serions plus propres à l'animer ou à le contenir, comme à d'autres époques de notre vie. Nous l'avons aidé, nous l'avons servi, nous l'avons contenu, nous l'avons combattu, nous l'avons vaincu; il nous a laissés sur son rivage quand il a jugé qu'il pouvait se passer de nous, et qu'il a été demander son salut ou sa perte à d'autres institutions et à d'autres hommes! Ce n'est point à nous de protester contre les égarements monarchiques, comme nous avons résisté aux égarements funestes de la république de mauvaise odeur et d'odieuses doctrines de 1793. Restons ce que nous sommes, et ne trempons pas plus qu'en 1847 dans ces coalitions de vengeance et de colère incapables de rien réparer, car elles n'apportent à l'opinion que des passions contraires, unies par le besoin commun de détruire, et dont l'union inconsidérée ne présente à l'analyse que la ligue inopportune et inconséquente des républicains et des royalistes combattant ensemble un jour avec le radicalisme socialiste pour conquérir le champ de bataille où ils s'entre-détruiront le lendemain de la victoire. Ce n'est pas là de la politique, c'est du désespoir. Contentons-nous de préserver notre honneur en vivant séparés de ces partis, et en regardant ce qui se passe en dehors de nous avec les leçons de l'expérience et les vœux pour notre pays. Voilà maintenant notre rôle, étrangers au pouvoir, étrangers aux factions, seuls avec notre passé, que l'histoire jugera avec d'autant plus d'indulgence que nous aurons moins pressé son jugement!

Vous avez, plus heureux que moi, refusé de mêler les eaux pures de votre talent avec les eaux troubles et tumultueuses de votre temps; et plût à Dieu que j'en eusse fait autant à l'âge de ma séve politique! Je n'aurais pas vu de grandes et belles journées, il est vrai, passer comme l'éclair sur mon nom, pour le signaler à l'amour immérité des uns, à la haine plus imméritée des autres; je ne serais pas forcé de me dépouiller pièce à pièce de mes biens les plus chers, sans savoir encore s'il me restera une pierre pour recouvrir bientôt ma poussière, et écrire comme un rapsode de la France des lignes vénales pour gagner péniblement le pain de mes créanciers avec les subsides de mes amis!

Lamartine.