Ceux qui ont connu mon père et ma mère attesteront la fidélité de ces esquisses. Les qualités de l'auteur de la Comédie humaine sont certainement la conséquence logique de celles de ses parents; il avait l'originalité, la mémoire, l'esprit d'observation et le jugement de son père, l'imagination, l'activité de sa mère, de tous les deux, enfin, l'énergie et la bonté.

Honoré était l'aîné de deux sœurs et d'un frère. Notre sœur cadette mourut jeune, après cinq années de mariage. Notre frère partit pour les colonies, où il se maria et resta.

À la naissance d'Honoré, tout faisait présager pour lui un bel avenir. La fortune de notre mère, celle de notre aïeule maternelle qui vint vivre avec sa fille dès qu'elle fut veuve, les émoluments et les rentes viagères de mon père composaient une grande existence à notre famille.

Ma mère se consacra exclusivement à notre éducation et se crut obligée d'user de sévérité envers nous pour neutraliser les effets de l'indulgence de notre père et de notre aïeule. Cette sévérité comprima les tendres expansions d'Honoré, à qui l'âge et la gravité de son père inspiraient aussi la réserve. Cet état de choses tourna au profit de l'affection fraternelle; ce fut certainement le premier sentiment qui s'épanouit et fleurit dans son cœur. J'étais de deux ans seulement plus jeune qu'Honoré, et dans la même situation que lui vis-à-vis de nos parents; élevés ensemble, nous nous aimâmes tendrement; les souvenirs de sa tendresse datent de loin. Je n'ai pas oublié avec quelle vélocité il accourait à moi pour m'éviter de rouler les trois marches hautes, inégales et sans rampes qui conduisaient de la chambre de notre nourrice dans le jardin! Sa touchante protection continua au logis paternel, où plus d'une fois il se laissa punir pour moi, sans trahir ma culpabilité. Quand j'arrivais à temps pour m'accuser: «N'avoue donc rien une autre fois, me disait-il, j'aime à être grondé pour toi!» On se souvient toujours de ces naïfs dévouements.

D'heureuses circonstances protégèrent encore notre affection. Nous vécûmes toujours l'un près de l'autre dans une intimité et une confiance sans bornes. Je connus donc en tout temps les joies et les peines de mon frère, et j'eus toujours le doux privilége de le consoler; certitude qui fait aujourd'hui ma joie.

Le plus grand événement de son enfance fut un voyage à Paris, où ma mère le conduisit, en 1804, pour le présenter à ses grands parents. Ils raffolèrent de leur joli petit-fils, qu'ils comblèrent de caresses et de présents.

Peu habitué à être fêté ainsi, Honoré revint à Tours la tête pleine de joyeux souvenirs, le cœur rempli d'affection pour ces chers grands parents dont il me parlait sans cesse, les décrivant de son mieux, ainsi que leur maison, leur beau jardin, sans oublier Mouche, le gros chien de garde avec lequel il s'était lié intimement. Ce séjour à Paris servit longtemps d'aliment à son imagination.

Notre grand'mère aimait à raconter les faits et gestes de son petit-fils chez elle, et répétait volontiers cette petite scène:

Un soir qu'elle avait fait venir pour lui la lanterne magique, Honoré n'apercevant pas parmi les spectateurs son ami Mouche, se lève en criant d'un ton d'autorité: «Attendez!...» (Il se savait le maître chez son grand-père.) Il sort du salon et rentre traînant le bon chien, à qui il dit: «Assieds-toi là, Mouche, et regarde; ça ne te coûtera rien, c'est bon papa qui paye!»

Quelques mois après ce voyage, on changeait la veste de soie brune et la belle ceinture bleue du petit Honoré pour des vêtements de deuil. Son cher grand-père venait de mourir, frappé par une apoplexie foudroyante. Ce fut son premier chagrin; il pleura bien fort quand on lui dit qu'il ne verrait plus son aïeul, et son souvenir lui resta tellement à l'esprit que, longtemps après ce jour néfaste, me voyant prise d'un malencontreux fou rire pendant une réprimande de notre mère, il s'approche de moi, et pour arrêter cette gaieté intempestive qui menaçait de tourner à mal, me dit à l'oreille d'un ton tragique: