Dans sa première lettre, après avoir énuméré ses frais d'emménagement (détails qui n'étaient à autres fins que de prouver à notre mère qu'il manquait déjà d'argent), il me confie qu'il a pris un domestique.

«—Un domestique!... y penses-tu, mon frère?

«—Oui, un domestique. Il a un nom aussi drôle que celui du docteur. Le sien s'appelle Tranquille, le mien s'appelle Moi-même. Mauvaise emplette, vraiment!... Moi-même est paresseux, maladroit, imprévoyant. Son maître a faim, a soif; il n'a quelquefois ni pain ni eau à lui offrir; il ne sait pas même le garantir contre le vent qui souffle à travers sa porte et sa fenêtre, comme Tulou dans sa flûte, mais moins agréablement.»

Suivent les réprimandes du maître au serviteur:

«—Moi-même?...

«—Plaît-il, monsieur?

«—Regardez cette toile d'araignée où cette grosse mouche pousse des cris à m'étourdir? Ces moutons qui se promènent sous le lit, cette poussière sur les vitres qui m'aveugle?...

«Le paresseux regarde et ne bouge pas! et, malgré tous ses défauts, je ne puis me séparer de cet inintelligent Moi-même!...»

Dans sa seconde lettre, il s'excuse de la première, que notre mère avait trouvée fort négligée.

«Dis à maman que je travaille tant, que vous écrire est mon délassement! Alors, sauf vot' respect et le mien, je vais, comme l'âne de Sancho, par les chemins broutant tout ce que je rencontre. Je ne fais pas de brouillon (fi donc! le cœur ne connaît pas les brouillons). Si je ne ponctue pas, si je ne relis pas, c'est pour que vous me relisiez et pensiez plus longtemps à moi! Je jette ma plume aux bêtes, si ce n'est pas là une finesse de femme!...