V

Le cardinal pouvait, depuis cette époque, être considéré comme le favori du vertueux pontife Pie VII, non pas favori du caprice ou de la flatterie, mais favori de conscience et de raison. Toute cette première partie du pontificat ne fut qu'une longue et difficile diplomatie entre les exigences injurieuses et les prétentions menaçantes de l'empire et la faiblesse consciencieuse du pape. Le choix que l'amitié lui avait suggéré au conclave de Venise était devenu le choix de sa politique. Il lui fallait un homme mixte, mêlé de sacerdoce et de monde, aussi capable de ménager la vertu scrupuleuse du pape, sincèrement religieux, que de concéder au pouvoir dominateur et absolu de l'empire et du conquérant ce que Dieu lui-même commande à ses ministres de céder à ceux auxquels il donne l'autorité irrésistible du champ de bataille.

VI

On sait que, depuis Marengo jusqu'à Wagram, Napoléon, favorisé et si souvent enivré par la victoire, était devenu le maître incontesté de l'Europe. Après Wagram il songea à perpétuer sa domination en se donnant une épouse plus jeune et des héritiers légitimes de sa puissance. Il fixa son choix sur une jeune princesse de dix-huit ans, Marie-Louise, que la maison d'Autriche sacrifia pour obtenir des conditions de paix et d'alliance plus intimes, et qui fut officiellement demandée à son père par les ambassadeurs de Bonaparte. Joséphine fut répudiée, et les conditions du mariage débattues avec le Pape.

Les cardinaux arrivent à Paris. Consalvi, privé de ses fonctions de ministre à Rome, n'était plus que le confident officiel de Pie VII. Voici comment il rend compte de sa ruine définitive.

VII

Pendant les années qui s'écoulèrent entre le premier ministère du cardinal Consalvi et la rupture violente des relations de l'empereur Napoléon avec Pie VII, le Pape, contraint par Napoléon, avait donné sa confiance officielle à un autre ministre. Le cardinal Fesch, ambassadeur de Napoléon, était très-mal pour Consalvi.

Bonaparte l'estimait et le redoutait, il désirait son éloignement.

«À cette cause,» dit le cardinal dans ses Mémoires, «s'en joignit une autre que je ne puis passer sous silence. Ainsi que je l'ai dit, le cardinal Fesch était ambassadeur de Napoléon à Rome. Il n'y eut pas d'attentions compatibles avec mes devoirs, d'égards délicats et en toute espèce de choses, que je n'eusse pour lui dès le principe. Fesch le savait; il me témoigna tout d'abord une sincère reconnaissance, de l'estime et même de l'amitié. Mais plusieurs raisons altérèrent ensuite son affection pour moi. Je ne sacrifiais certainement pas mon honneur aux volontés de son maître, auprès duquel il ambitionnait de se faire bien venir. En conséquence, pour ne pas paraître vis-à-vis de l'Empereur ou peu perspicace ou peu habile, il fallait une victime sur le compte de laquelle on pût rejeter l'inflexibilité du Pape à ses désirs. Fesch avait un caractère fort soupçonneux, et il s'imaginait presque toujours voir en réalité ce qui n'existait pas même en rêve. Enfin, pour ne pas trop m'étendre sur ce sujet, il était par malheur devenu l'intime ami d'une famille dont le mari, par soif du lucre, et la femme, par vanité, étaient mes plus cruels ennemis. Je n'avais jamais voulu sacrifier les intérêts du Trésor à la cupidité du premier et la bienséance à la coquetterie de la seconde.

«Voyant, après de nombreux échecs, qu'ils n'avaient rien à gagner près de moi et sous mon ministère, ces pauvres gens dirigèrent tous leurs artifices et toutes leurs batteries vers l'ambassadeur de Napoléon. C'était déjà la puissance qui dictait la loi au monde. Ces gens espéraient qu'il leur serait possible de me faire sauter de mon poste. Pour arriver à leur but, ils employèrent le mensonge, la duplicité, la séduction.