II
J'ai beaucoup connu et familièrement fréquenté le cardinal-ministre, à Rome, à différentes époques, sous les auspices de la duchesse de Devonshire, son amie la plus intime, et j'oserai dire la mienne aussi; elle m'en a légué une preuve touchante en me léguant une de ses munificences par son testament. Cette munificence acquit à mes yeux un triple prix parce qu'elle me fut transmise par madame Récamier, femme digne de cette société avec les illustrations de Londres, de Paris et de Rome, et qui m'a légué elle-même un souvenir immortel, le beau portrait de notre ami commun le duc Matthieu de Montmorency. J'ai été le témoin confidentiel, dans des circonstances difficiles, de la mesure, de la sagesse, de l'équilibre de son gouvernement et de l'impassibilité de son courage. Ce n'était pas seulement un grand ministre, c'était un grand cœur; j'ai passé avec lui en 1821 les semaines glissantes où l'armée napolitaine de Pépé et l'armée autrichienne de Frimont allaient s'aborder à Introdocco et se disputer les États romains envahis des deux côtés, et où Rome attendait des hasards d'une bataille son sort et sa révolution; il était aussi calme que s'il avait eu le secret du destin: «Experti invicem sumus ego et fortuna,» nous disait-il. «Quant au pape, il a touché le fond de l'adversité à Savone et à Fontainebleau; il ne craint pas de descendre plus bas, laissant à Dieu sa providence.» N'est-on pas trop heureux, dans ces agitations des peuples et dans ces oscillations du monde, d'avoir son devoir marqué par sa place, et ne pouvoir tomber qu'avec son maître et son ami?
III
J'attendais, je l'avoue, avec impatience le moment où un hasard quelconque, mais un hasard certain, quoique tardif, ramènerait le nom du cardinal Consalvi dans la discussion des grands noms de mon époque pour lui rendre témoignage. Ce jour est arrivé; un homme que je ne connais pas personnellement, et dont les opinions ne sont, dit-on, pas les miennes sur beaucoup de choses, M. Crétineau-Joly, vient de publier un livre intitulé: Mémoires du cardinal Consalvi.
Il ne faut pas qu'on s'y trompe, le titre ne donne pas une idée précise du livre; bien qu'il soit d'un grand et vif intérêt, il n'a que très-peu d'analogie avec ce que nous appelons ordinairement Mémoires. Ce sont les mémoires diplomatiques plus que les mémoires intimes et personnels du cardinal. Cet homme de bien, très-détaché de lui-même, ne se jugeait pas assez important pour s'occuper exclusivement de lui et pour en occuper les autres; il se passe habituellement sous silence; mais, quand il rencontre sur le chemin de ses souvenirs et de sa plume quelqu'une de ces questions historiques qui ont agité et l'Église et le monde, telles que le concordat, le rétablissement du culte en France, le conclave d'où sortit Pie VII, le voyage du pape à Paris pour y couronner Napoléon, l'emprisonnement de ce pontife à Savone, sa dure captivité, sa résidence forcée à Fontainebleau, les désastres de Russie et de Leipsick qui forcèrent l'empereur à tenter sa réconciliation avec Pie VII et à renoncer à l'empire des âmes pour recouvrer à demi l'empire des soldats; le retour du pape à Rome, l'enthousiasme de l'Italie à sa vue, qui le fait triompher seul à Rome de l'omnipotence indécise de Murat en 1813; enfin sa restauration spontanée sur son trône: alors Consalvi, directement ou indirectement mêlé à toutes ces transactions, prend des notes, les rédige et les confie aux archives du saint-siége pour éclairer le gouvernement pontifical et traditionnel sur ses intérêts. Ce sont ces notes authentiques dont le gouvernement romain d'aujourd'hui a donné communication à M. Crétineau-Joly, et celui-ci nous les livre à son tour sous le titre de Mémoires du cardinal Consalvi. Elles seraient plus convenablement nommées Mémoires de l'Église de Rome pendant la persécution de Pie VII, rédigées par son premier ministre et son ami. Mais elles sont cependant et effectivement des fragments très-réels et très-véridiques des Mémoires du cardinal-ministre; il n'y a aucune supercherie, il y a seulement lacune; ce ne sont pas tous les Mémoires, ce sont les documents originaux, préparés par le ministre lui-même, pour la rédaction de ses Mémoires.
Nous allons suppléer, à l'aide des documents fournis par M. Crétineau-Joly et par nos notions personnelles, aux commencements de la vie du cardinal, omis ou trop légèrement relatés dans ce livre, dont l'objet était plus vaste.
IV
Le cardinal Consalvi naquit à Rome, le 8 juin 1755, et fut baptisé sous le nom d'Hercule; il était l'aîné de quatre frères et d'une sœur; son père était le marquis Consalvi, de Rome, et la marquise Carandini, de Modène, sa mère. Il aurait dû réclamer légalement le nom de Brunacci, famille plus illustre de Sienne que la famille Consalvi à Rome; il n'en fit rien par respect pour son père, et persuadé, dit-il, que la plus précieuse noblesse est celle du cœur et des actions. Il n'avait que six ans quand il perdit son père; sa mère alla demander asile à la maison du cardinal Carandini, son frère de prédilection; il resta, ainsi que ses petits frères, sous la tutelle du marquis Gregorio Consalvi. Gregorio, avant de mourir, en 1766, les confia à la tutelle du cardinal Negroni, homme distingué du sacré collége. Ce cardinal, qui avait été élevé à Urbino par les frères des écoles pies, envoya ces enfants à Urbino pour y recevoir la même éducation que lui.
«Une circonstance douloureuse m'éloigna d'Urbino quatre ans après, avant d'y avoir fini mes études,» dit-il. «Mon second frère, Jacques-Dominique, y contracta une horrible maladie. On l'attribua,—je ne veux pas affirmer avec certitude que telle en fut la cause,—à la brutale férocité d'un religieux, surveillant de la division (prefetto della camerata) où nous nous trouvions. Ce surveillant frappait avec un gros nerf de bœuf, et pour chaque peccadille commise dans la journée, les faibles enfants revêtus seulement de leurs chemises au moment où ils allaient se mettre au lit. Or moi, qui n'avais que dix ans, j'étais l'un des plus âgés. Mon pauvre frère se plaignit bientôt d'une douleur très-intense à l'un de ses genoux, sans aucun signe extérieur tout d'abord; mais peu à peu le genou se dressa presque jusqu'au menton, et demeura ainsi durant le reste de sa vie.
«Ma mère et notre tuteur le firent revenir à Rome pour le soigner. Il fallut envoyer de Rome à Urbino la litière du Palais pontifical,—on n'en trouva pas d'autre,—car il était impossible que mon infortuné frère pût faire ce long trajet sans être porté sur un lit. Arrivé à la maison maternelle, après avoir langui dans la souffrance et subi une opération chirurgicale, il mourut vers l'âge de dix ou douze ans et fut enterré à Saint-Marcel. Le grand amour que je lui avais voué me fit amèrement ressentir sa perte, bien que je ne fusse que petit enfant. Mais ce n'était pas le coup le plus douloureux que me préparait mon triste sort.