«Quoiqu'il fût bien suffisant de l'avoir contredit une fois, néanmoins, toujours animé des mêmes motifs, j'osai le faire de nouveau et lui répondre: «Que Votre Majesté croie bien que j'aurais fait mon devoir.»
«Il se mit à me regarder plus fixement. Sans rien répliquer, il se détacha de moi, recommença à aller et venir, continuant son discours, formulant les mêmes plaintes sur les actes de Rome à son égard, sur ce que Rome n'avait plus de ces grands hommes qui l'avaient autrefois illustrée. Puis s'adressant au cardinal di Pietro, le premier au commencement du demi-cercle, comme moi j'étais à l'autre extrémité, il répéta pour la troisième fois: «Si le cardinal Consalvi fût resté secrétaire d'État, les choses ne seraient pas allées aussi loin.»
«Lorsque Napoléon articula ces paroles pour la troisième fois, je ne dirai pas mon courage, mais mon peu de prudence dans cette occasion, et comme un zèle excessif de mon honneur, me firent passer les bornes. Je l'avais déjà contrarié deux fois; il ne me parlait pas alors comme précédemment; il était assez éloigné. Néanmoins, à cette répétition, je sortis de ma place, puis m'avançant jusqu'auprès de lui, à l'autre extrémité, et le saisissant par le bras, je m'écriai: «Sire, j'ai déjà affirmé à Votre Majesté que, si j'étais resté dans ce poste, j'aurais assurément fait mon devoir.»
«À cette troisième profession de foi, si j'ose ainsi parler, il ne se contint plus; mais, me regardant fixement, il éclata en ces paroles: «Oh! je le répète, votre devoir ne vous aurait pas permis de sacrifier le spirituel au temporel.» Dans son idée, il cherchait à se persuader que j'aurais adhéré à ses volontés plutôt que d'exposer les intérêts de la religion aux dangers de le voir rompre avec Rome. Cela dit, il me tourna les épaules, ce qui me fit revenir à mon rang. Alors il demanda, en peu de mots, aux cardinaux qui étaient de l'autre côté, s'ils avaient entendu son discours. Il revint ensuite à nous cinq, et se tenant proche du cardinal di Pietro, il dit que, le collége des cardinaux étant à peu près au complet à Paris, nous devions nous mettre à examiner s'il y avait quelque chose à proposer ou à régler pour la marche des affaires de l'Église. Il ajouta que nous pouvions nous réunir en conséquence, ou tous à la fois ou quelques-uns des principaux d'entre nous. Il expliqua ce qu'il entendait par les principaux: c'étaient les plus versés dans les questions théologiques, comme il ressortait de l'antithèse qu'il fit en disant au cardinal di Pietro, à qui s'adressaient ces paroles: «Faites que dans ce nombre se trouve le cardinal Consalvi, qui, s'il ignore la théologie, comme je le suppose, connaît bien, sait bien la science de la politique.» Il termina en demandant qu'on lui remît les résolutions par l'intermédiaire du cardinal Fesch, et il se retira.
«L'issue de cette audience et la réponse que par trois fois j'adressai à l'allégation de l'Empereur se répandirent bientôt dans Paris, et de Paris dans la France entière. Ce fut le thème de tous les entretiens, et je ne crois pas convenable de m'étendre davantage sur ce sujet.»
III
Napoléon songeait alors à séduire les cardinaux afin d'élever autel contre autel, par un concile soumis à ses inspirations. Les manœuvres hostiles du cardinal Fesch contre Consalvi dans cette circonstance se combinent avec la tentative avortée du concile pour exaspérer de plus en plus l'Empereur contre l'ami de Pie VII.
Jusqu'aux désastres de 1813 et de 1814, l'histoire de Consalvi n'est que le martyrologe volontaire de ses exils, de ses misères et de ses persécutions. Avant la dernière campagne de Napoléon en France, il sentit la nécessité de se réconcilier avec Pie VII, captif à Fontainebleau. Il s'y rendit avec la jeune impératrice, sous prétexte d'une partie de chasse. Il promit tout au Pape à condition de certaines concessions innocentes, au moyen desquelles il lui restituait ses États. Le Pape, si fidèle quand ses intérêts seuls étaient en question, fut doux et conciliant devant les caresses de l'Empereur. Il consentit et signa tout, au premier moment. L'Empereur repartit pour Paris avec la signature de ce nouveau traité; mais les cardinaux, conseillers du Pape, lui ayant été rendus, ils l'alarmèrent sur ses concessions et le firent regretter sa complaisance. Tout fut rompu et s'envenima. Pie VII reprit le rôle de martyr.
Après l'abdication de 1814, le consentement de l'Empereur et la force des événements le rendirent libre. Il reprit la route de Rome. Arrivé à Bologne, il y trouva le roi de Naples Murat, dont l'équivoque intervention hésitait entre la soumission au Saint-Siége et l'appel à l'insurrection de toute l'Italie contre l'Autriche et contre la France elle-même. En présence du pape Murat n'osa pas se prononcer. Il le laissa passer pour se donner du temps; Pie VII passa et arriva à Rome porté sur les bras et sur le cœur du peuple. Il reprit les rênes et rappela son ami Consalvi au gouvernement.
Pendant cette indécision, Murat se déclara, livra bataille aux Autrichiens, fut défait et se réfugia à Naples d'où il s'embarqua pour Toulon, puis pour la Calabre, où la mort l'attendait; mort cruelle où un roi héroïque tombait sous la balle d'un roi à peine restauré; tache de sang sur deux couronnes, qui tuait le vainqueur autant que le vaincu!