«Alexandre de Humboldt a passé quelques heures, ce matin, avec moi. Quel homme! Je le connais depuis longtemps, et néanmoins mon admiration pour lui se renouvelle. On peut dire qu'en fait de connaissances vivantes il n'a pas son pareil. Il y a là une variété comme je n'en ai jamais rencontré. Partout où on touche, il est toujours chez lui, et nous déverse ses trésors intellectuels. Il ressemble à une fontaine munie de plusieurs tuyaux près desquels on n'a besoin que de placer des vases sous les flots qui s'écoulent frais et inépuisables. Il restera quelques jours ici, et je sens déjà que ce sera pour moi comme si j'avais vécu plusieurs années avec lui.»
Son caractère politique paraissait aussi éminemment propre à la diplomatie qu'à la science. Dans sa première jeunesse, employé à l'armée prussienne, il rendit quelques légers services à sa cour dans les négociations qui succédèrent à la guerre, et qui firent congédier l'armée de Condé.
Après son retour d'Amérique, il accompagna le prince de Prusse, envoyé à Paris après la paix de Tilsitt pour tâcher de fléchir Bonaparte, et de le disposer, à force de caresses, à se désister de ses rigueurs envers la malheureuse cour de Berlin; il aida vainement le prince diplomate par l'intercession de ses illustres amis, il n'obtint que des politesses. Il résida à Paris à ce double titre jusqu'à la fin de 1809. Il tenta alors d'obtenir de la cour de Prusse trop obérée les subventions nécessaires à la publication de son premier voyage. Il fallut ajourner. En 1814 il suivit son roi à Londres; en 1830 ses liaisons avec la famille d'Orléans le firent envoyer à Paris, pour féliciter ce prince de son avénement. Il eut alors, pendant deux ans et plus, une correspondance secrète mais avouée avec sa cour sur l'état des affaires de France. Ces rapports équivoques et mixtes lui valurent des décorations, des honneurs et des appointements des deux parts.
En 1848, j'envoyai M. le comte de Circourt à Berlin, pour expliquer, dans un sens inoffensif et favorable, la révolution inopinée qui renversait la famille d'Orléans de son trône mal assis et mal défendu, pour lui substituer une république conservatrice de la paix de l'Europe. Je lui conseillai de voir M. de Humboldt. M. de Humboldt était trop habile pour se déclarer ennemi des peuples triomphants. Le roi de Prusse n'hésita pas à reconnaître la république et à se déclarer au moins neutre. Après cette mission très-habile et très-heureuse de M. de Circourt, des nécessités motivées par des circonstances intérieures m'engagèrent à lui préparer un autre poste plus important et à le rappeler à Paris. Sachant l'amitié que M. de Humboldt professait pour M. Arago, j'envoyai à Berlin le fils de ce savant illustre, M. Emmanuel Arago, qui venait de montrer beaucoup de courage et beaucoup de modération dans le proconsulat de Lyon.
Une fausse démarche du jeune homme, néanmoins, dans une question de libre circulation des capitaux, ayant été mal interprétée, quoique immédiatement révoquée, donna des inquiétudes et des prétextes à Berlin. On craignait de voir dans le jeune et sage ministre un envoyé démagogue du socialisme français. Le ministre de Prusse vint, au nom de sa cour, en porter quelques plaintes à M. Bastide, à qui j'avais laissé ma place de ministre des affaires étrangères de France, pour continuer à siéger dans la commission exécutive du gouvernement pendant les premiers mois de la république. M. Bastide communiqua cette injustice de la cour de Prusse à M. Arago, père du jeune diplomate de mon choix. Voici la lettre que ce savant écrivit à l'instant à M. de Humboldt pour écarter de son nom ces suspicions offensantes.
ARAGO À HUMBOLDT.
(Lettre écrite en français.)
Paris, ce 3 juin 1848.
Mon cher et illustre ami,
Mon fils est parti ces jours derniers pour Berlin, en qualité de ministre plénipotentiaire. Il est parti animé des meilleurs sentiments, d'idées de paix et de conciliation les plus décidées. Et voilà qu'aujourd'hui votre chargé d'affaires s'est rendu chez notre ministre des affaires étrangères, pour lui rendre compte des inquiétudes que la mission de mon fils a excitées dans votre cabinet et parmi la population berlinoise. Me voilà bien récompensé, en vérité, des efforts que j'ai faits, depuis mon arrivée au pouvoir, pour maintenir la concorde entre les deux gouvernements, pour éloigner tout prétexte de guerre! À qui persuadera-t-on, qu'animé des sentiments dont je fais publiquement profession, j'aurais consenti à laisser investir Emmanuel d'une mission diplomatique importante, s'il avait été en désaccord avec moi, s'il appartenait à une secte socialiste hideuse, au communisme; car, j'ai honte de le dire, les accusations ont été jusque la! Au reste, j'en appelle à l'avenir: toutes les préventions disparaîtront lorsque Emmanuel aura fonctionné. Votre chargé d'affaires regrettera alors la réclamation intempestive qu'il a adressée à M. Bastide.
J'ai reçu, mon cher ami, avec bonheur ton aimable lettre. Rien au monde ne peut m'être plus agréable que d'apprendre que tu me conserves ton amitié. J'en suis digne par le prix que j'y mets. J'ai la confiance que ma conduite dans les trois derniers mois (j'ai presque dit dans les trois derniers siècles) ne doit me rien faire perdre dans ton esprit.