XI
Après cet humble portique, on entre, pendant tout le premier volume, dans une longue analyse, très-mal placée, mais très-bien rédigée, de ce qu'on peut appeler son cours de contemplation de la nature universelle.
C'est le Cosmos lui-même, c'est-à-dire l'analyse anticipée et abrégée des phénomènes et des principes que M. de Humboldt va successivement et largement développer.
Il commence, en remontant par la science l'échelle des temps inconnus, et jette ses regards de la terre qu'il foule au fond des cieux que le télescope et le calcul rapprochent de lui. C'est une description astronomique de l'espace infini dont notre globe est environné. Dix-huit millions d'étoiles, actuellement visibles, étoiles qui chacune sont un soleil et entraînent avec elles des systèmes de planètes et de mondes, en marquent les bords, quelques-unes à de telles distances qu'il faut des milliards de siècles pour que leur lumière parvienne seulement à la terre. Quelles lettres pour graver le nom de Dieu!
«Plusieurs traités de géographie physique, et des plus distingués, offrent dans leurs introductions une partie exclusivement astronomique, tendant à faire envisager d'abord la terre dans sa dépendance planétaire, et comme faisant partie du grand système qu'anime le corps central du soleil. Cette marche des idées est diamétralement opposée à celle que je me propose de suivre. Pour bien saisir la grandeur du Cosmos, il ne faut pas subordonner la partie sidérale, que Kant a appelée l'histoire naturelle du ciel, à la partie terrestre. Dans le Cosmos, selon l'antique expression d'Aristarque de Samos, qui préludait au système de Copernic, le soleil (avec ses satellites) n'est qu'une des étoiles innombrables qui remplissent les espaces. La description de ces espaces, la physique du monde, ne peut commencer que par les corps célestes, par le tracé graphique de l'univers, je dirais presque par une véritable carte du monde, telle que, d'une main hardie, Herschel le père a osé la figurer. Si, malgré la petitesse de notre planète, ce qui la concerne exclusivement occupe dans cet ouvrage la place la plus considérable, et s'y trouve développé avec le plus de détail, cela tient uniquement à la disproportion de nos connaissances entre ce qui est accessible à l'observation et ce qui s'y refuse. Cette subordination de la partie céleste à la partie terrestre se rencontre déjà dans le grand ouvrage de Bernard Varenius, qui a paru au milieu du dix-septième siècle. Il distingua, le premier, la géographie en générale et spéciale, subdivisant celle-là en partie absolue, c'est-à-dire proprement terrestre, et en partie relative ou planétaire, selon qu'on envisage la surface de la terre dans ses différentes zones, ou bien les rapports de notre planète avec le soleil et la lune. C'est un beau titre de gloire pour Varenius, que sa Géographie générale et comparée ait pu fixer à un haut degré l'attention de Newton. L'état imparfait des sciences auxiliaires dans lesquelles il devait puiser ne pouvait pas répondre à la grandeur de l'entreprise. Il était réservé à notre temps et à ma patrie de voir tracer par Charles Ritter le tableau de la géographie comparée dans toute son étendue et dans son intime relation avec l'histoire de l'homme.»
Les nébuleuses, que l'on suppose être des entrepôts d'étoiles et de mondes, sont la vie lumineuse de ces océans de clarté. On les entrevoit comme autant de voies lactées où Dieu range ses créations matérielles avant de les lancer à leur place dans ses mondes. Les comètes, à la course inattendue et irrégulière, sont les courriers extraordinaires de cette armée des astres. Elles y portent la terreur, et cependant leurs retours annoncent qu'elles sont elles-mêmes réglées et qu'elles trouvent leur mission dans d'inaccessibles profondeurs.
«Considérons en premier lieu cette matière cosmique répartie dans le ciel sous des formes plus ou moins déterminées, et dans tous les états possibles d'agrégation. Lorsqu'elles ont de faibles dimensions apparentes, les nébuleuses présentent l'aspect de petits disques ronds ou elliptiques, soit isolés, soit disposés par couples et réunis alors quelquefois par un mince filet lumineux; sous de plus grands diamètres, la matière nébuleuse prend les formes les plus variées: elle envoie au loin, dans l'espace, de nombreuses ramifications; elle s'étend en éventail, ou bien elle affecte la figure annulaire aux contours nettement accusés, avec un espace central obscur. On croit que ces nébuleuses subissent graduellement des changements de forme, suivant que la matière, obéissant aux lois de gravitation, se condense autour d'un ou de plusieurs centres. Environ 2500 de ces nébuleuses, que les plus puissants télescopes n'ont pu résoudre en étoiles, sont maintenant classées et déterminées, quant aux lieux qu'elles occupent dans le ciel.
«De même on peut reconnaître, dans l'immensité des champs célestes, les diverses phases de la formation graduelle des étoiles. Cette condensation progressive, enseignée par Anaximène, et, avec lui, par toute l'école ionique, paraît ainsi se développer simultanément à nos yeux. Il faut le reconnaître, la tendance presque divinatrice de ces recherches et de ces efforts de l'esprit a toujours offert à l'imagination l'attrait le plus puissant; mais ce qui doit captiver, dans l'étude de la vie et des forces qui animent l'univers, c'est bien moins la connaissance des êtres dans leur essence que celle de la loi de leur développement, c'est-à-dire la succession des formes qu'ils revêtent; car, de l'acte même de la création, d'une origine des choses considérée comme la transition du néant à l'être, ni l'expérience, ni le raisonnement, ne sauraient nous en donner l'idée.»
XII
Nous sommes, nous, habitants de la terre, comme une île gouvernée par notre soleil, roi séparé de cet amas de 18 millions d'autres soleils.