Après ce savant aperçu sur l'astronomie de l'univers, j'ouvre le deuxième volume du Cosmos de M. de Humboldt, et je le trouve redescendu sans transition de ces mondes incommensurables à une espèce de littérature cosmique qui ne s'enchaîne en rien à ce tableau de l'univers. Je demeure anéanti de la petitesse des considérations littéraires, après ces divagations éthérées et infinies; c'était une vaste philosophie que j'attendais, je tombe dans des phrases sans fond et sans suite. Jugez-en vous-mêmes. Voici son début:

MOYENS PROPRES À RÉPANDRE L'ÉTUDE DE LA NATURE.

«Nous passons de la sphère des objets extérieurs à la sphère des sentiments. Dans le premier volume nous avons exposé, sous la forme d'un vaste tableau de la nature, ce que la science, fondée sur des observations rigoureuses et dégagée de fausses apparences, nous a appris à connaître des phénomènes et des lois de l'univers. Mais ce spectacle de la nature ne serait pas complet si nous ne considérions comment il se reflète dans la pensée et dans l'imagination disposée aux impressions poétiques. Un monde intérieur se révèle à nous. Nous ne l'explorerons pas, comme le fait la philosophie de l'art, pour distinguer ce qui dans nos émotions appartient à l'action des objets extérieurs sur les sens, et ce qui émane des facultés de l'âme ou tient aux dispositions natives des peuples divers. C'est assez d'indiquer la source de cette contemplation intelligente qui nous élève au pur sentiment de la nature, de rechercher les causes qui, surtout dans les temps modernes, ont contribué si puissamment, en éveillant l'imagination, à propager l'étude des sciences naturelles et le goût des voyages lointains.

«Les moyens propres à répandre l'étude de la nature consistent, comme nous l'avons dit déjà, dans trois formes particulières sous lesquelles se manifestent la pensée et l'imagination créatrice de l'homme: la description animée des scènes et des productions de la nature; la peinture de paysage, du moment où elle a commencé à saisir la physionomie des végétaux, leur sauvage abondance, et le caractère individuel du sol qui les produit; la culture plus répandue des plantes tropicales et les collections d'espèces exotiques dans les jardins et dans les serres. Chacun de ces procédés pourrait être l'objet de longs développements, si l'on voulait en faire l'histoire; mais il convient mieux, d'après l'esprit et le plan de cet ouvrage, de nous attacher à quelques idées essentielles et d'étudier en général comment la nature a diversement agi sur la pensée et l'imagination des hommes, suivant les époques et les races, jusqu'à ce que, par le progrès des esprits, la science et la poésie s'unissent et se pénétrassent de plus en plus. Pour embrasser l'ensemble de la nature, il ne faut pas s'en tenir aux phénomènes du dehors; il faut faire entrevoir du moins quelques-unes de ces analogies mystérieuses et de ces harmonies morales qui rattachent l'homme au monde extérieur; montrer comment la nature, en se reflétant dans l'homme, a été tantôt enveloppée d'un voile symbolique qui laissait entrevoir de gracieuses images, tantôt a fait éclore en lui le noble germe des arts.

«En énumérant les causes qui peuvent nous porter vers l'étude scientifique de la nature, nous devons rappeler aussi que des impressions fortuites et en apparence passagères ont souvent, dans la jeunesse, décidé de toute l'existence. Le plaisir naïf que fait éprouver la forme articulée de certains continents ou des mers intérieures sur les cartes géographiques, l'espoir de contempler ces belles constellations australes que n'offre jamais à nos yeux la voûte de notre ciel, les images des palmiers de la Palestine ou des cèdres du Liban que renferment les livres saints, peuvent faire germer au fond d'une âme d'enfant l'amour des expéditions lointaines. S'il m'était permis d'interroger ici mes plus anciens souvenirs de jeunesse, de signaler l'attrait qui m'inspira de bonne heure l'invincible désir de visiter les régions tropicales, je citerais: les descriptions pittoresques des îles de la mer du Sud, par George Forster; les tableaux de Hodges représentant les rives du Gange, dans la maison de Warren Hastings, à Londres; un dragonnier colossal dans une vieille tour du jardin botanique à Berlin. Ces exemples se rattachent aux trois classes signalées plus haut, au genre descriptif inspiré par une contemplation intelligente de la nature, à la peinture de paysage, enfin à l'observation directe des grandes formes du règne végétal. Il ne faut pas oublier que l'efficacité de ces moyens dépend en grande partie de l'état de la culture chez les modernes, et des dispositions de l'âme, qui, selon les races et les temps, est plus ou moins sensible aux impressions de la nature.»

XVI

Humboldt passe à la poésie descriptive, à Hésiode; il cite Homère et Pindare. On descend du millième ciel pour assister à un cours de littérature. Puis vient Lucrèce qui chante la nature, son dieu. Puis Cicéron, l'homme d'État malheureux, se réfugiant dans la nature, conserve dans son cœur, en proie aux passions politiques, un goût vif pour la nature et l'amour de la solitude. Il faut chercher la source de ces sentiments dans les profondeurs d'un grand et noble caractère. Les écrits de Cicéron prouvent la vérité de cette observation. On sait, il est vrai, qu'il a fait de nombreux emprunts au Phèdre de Platon, dans le traité des Lois et dans celui de l'Orateur; mais l'imitation n'a rien fait perdre de son individualité propre à la peinture du sol italique. Platon dépeint en quelques traits généraux «l'ombrage épais du haut platane, les parfums qui s'exhalent de l'Agnus-castus en fleur, la brise qui sent l'été et dont le murmure accompagne les chœurs des cigales.» Pour la description de Cicéron, elle est tellement fidèle, comme l'a remarqué récemment un observateur ingénieux, qu'aujourd'hui encore on en peut retrouver sur les lieux mêmes tous les traits............

À travers les terribles orages de l'an 708, Cicéron trouva quelques adoucissements dans ses villas, se rendant tour à tour de Tusculum à Arpinum, des environs d'Antium à ceux de Cumes.

«Rien de plus agréable, écrit-il à Atticus, que cette solitude, rien de plus gracieux que cette villa, le rivage qui est auprès et la vue de la mer.» Il écrit encore de l'île d'Astura, à l'embouchure du fleuve du même nom, sur la côte de la mer Tyrrhénienne. «Personne ici ne me dérange, et quand je vais dès le matin me cacher dans un bois épais et sauvage, je n'en sors plus avant le soir. Après mon bien-aimé Atticus, rien ne m'est plus cher que la solitude; là je n'ai de commerce qu'avec les lettres, et pourtant mes études sont souvent interrompues par mes larmes. Je combats contre la douleur autant que je le puis, mais la lutte est encore au-dessus de mes forces.» Plusieurs critiques ont cru retrouver par avance dans ces lettres, ainsi que dans celles de Pline, l'accent de la sentimentalité moderne; je n'y vois, pour moi, que l'accent d'une sensibilité profonde, qui, dans tous les temps et chez tous les peuples, s'échappe des cœurs douloureusement émus.

Horace, Virgile, Ovide, sont ensuite présentés en exemple.