«Par le premier, on me restituait mes biens comme n'ayant pas émigré; par le second, ces mêmes biens étaient confisqués de nouveau comme appartenant à un ennemi de la République romaine.

«Quoique toujours dans les transes à cause du périlleux séjour à Rome de mon cher frère, à qui il n'était plus permis d'en sortir, je restai tranquillement à Venise, où l'on ne tarda pas à recevoir la nouvelle de la mort du Pape. Elle arriva le 29 août 1799 à Valence, en France, où le Directoire l'avait fait traîner sans avoir égard à sa décrépitude et à ses incommodités si graves. Pie VI avait perdu l'usage des jambes, et son corps n'était qu'une plaie.

«Il était bien naturel que la nouvelle de cette mort dirigeât toutes les pensées vers la célébration du Conclave pour l'élection de son successeur. Le cardinal doyen résidait à Venise avec plusieurs autres cardinaux; ceux qui habitaient sur le territoire de la République y arrivèrent à l'instant, ainsi que ceux qui étaient dans les États les plus voisins. Quand ils furent en majorité, ils s'occupèrent tout d'abord de nommer le secrétaire du Conclave, parce que le prélat qui aurait dû remplir cette charge, en raison de son emploi de secrétaire du Consistoire, n'était pas à Venise, mais à Rome. Du reste, des considérations personnelles interdisaient aux cardinaux de le rappeler; ces mêmes considérations l'empêchaient de s'offrir de lui-même. Tous les prélats les plus élevés en dignité, et alors à Venise, concoururent pour être nommés à ce poste envié. Il y en eut un qui, de préférence aux autres, fut protégé et porté à cet office avec le plus grand zèle par un cardinal fort puissant. Ce cardinal avait beaucoup de bontés pour moi; il poussa l'amabilité jusqu'à me demander d'abord si j'avais l'intention de me mettre sur les rangs. Il déclarait que, dans ce cas, il renoncerait à son protégé. D'un côté, je professais une constante aversion pour tout emploi à responsabilité quelconque; de l'autre, je n'avais pas d'ambition qui pût être flattée des droits ou des affections que l'on devait acquérir dans ce poste, soit auprès du nouveau Pape, soit auprès des cardinaux qui l'approcheraient de plus près. Je n'hésitai donc pas un seul instant sur la conduite que j'avais à tenir. J'affirmai que je ne concourrais en aucune manière pour obtenir cette place.

«Les Cardinaux se rassemblèrent en congrégation générale: ils étaient assistés en premier lieu par tous les concurrents, et d'une façon particulière par celui qui étayait sa candidature sur ses propres mérites et sur les bons offices du cardinal qui le favorisait tant. Le fait est qu'à la réserve de quatre ou cinq votes qui lui furent accordés, je me vis choisi à l'unanimité.»

IX

L'élection d'un Pape dans une circonstance si difficile, où sa souveraineté temporelle était envahie, où sa capitale était occupée, où son prédécesseur venait d'expirer captif de la France, et où les cardinaux cherchaient en vain à emprunter un territoire libre pour se réunir en conclave, était une œuvre aussi délicate que périlleuse. Elle dura près de quatre mois au milieu des intrigues diverses que l'état désespéré de l'Église ne suspendait pas, et qui finit néanmoins, grâce à l'intervention du cardinal Consalvi, par l'élection la plus inattendue et la plus pure qui pût édifier et sauver cette institution. Nous allons en reproduire, à cause de ce résultat, les principales péripéties. Jamais l'action providentielle ne se donna plus évidemment en spectacle au monde; le conclave nomma celui qu'il ne cherchait pas, et le cardinal Consalvi lui-même fit nommer celui auquel il n'avait pas pensé: le hasard inspire la sagesse.

Voici l'abrégé du conclave.

X

Il se composait de trente-cinq cardinaux présents. Consalvi en fut nommé secrétaire. C'était le pouvoir exécutif provisoire de ce gouvernement. Le banquier romain Torlonia offrit au conclave de subvenir à ses besoins; Consalvi remercia Torlonia au nom de tous ses collègues et n'accepta que la reconnaissance. Le cardinal Herzan représentait l'empereur d'Autriche, arrivé peu de jours après l'ouverture de l'assemblée.

Dix-huit suffrages étaient déjà assurés au cardinal Bellisomi; Herzan sent le danger pour sa cour; il obtient un délai nécessaire pour former la brigue du cardinal Mattei, plus agréable à l'empereur. Le conclave, par égard, suspend ses opérations; elles recommencent, deux cardinaux, Zeladi et Gerdil, selon Consalvi, consentent, par une ambition légitime, à détacher des voix de Bellisomi et de Mattei pour eux-mêmes et à varier selon la convenance le nombre flottant de leurs adhérents.—Albani déclare à Herzan qu'on ne se réunira pas à Bellisomi, il l'interroge sur Gerdil, cardinal piémontais, pour connaître si l'empereur d'Autriche lui donnera au dernier moment l'exclusion. Herzan le laisse présumer sans l'affirmer; on y renonce. Mattei et son parti, sans espoir pour eux-mêmes, ne songeaient désormais qu'à affaiblir Bellisomi.