«Telle était ma situation, lorsque le même jour, vers le coucher du soleil, je vins m'asseoir ici, sur cette pierre où vous êtes assis maintenant. J'y réfléchissais depuis quelque temps sur mon triste sort, lorsque là-bas, vers ces deux bouleaux qui terminent la haie, je vis paraître deux jeunes époux qui venaient de s'unir depuis peu. Ils s'avancèrent le long du sentier, à travers la prairie, et passèrent près de moi. La délicieuse tranquillité qu'inspire un bonheur certain était empreinte sur leurs belles physionomies; ils marchaient lentement; leurs bras étaient entrelacés. Tout à coup je les vis s'arrêter: la jeune femme pencha la tête sur le sein de son époux, qui la serra dans ses bras avec transport. Je sentis mon cœur se serrer. Vous l'avouerai-je? l'envie se glissa pour la première fois dans mon cœur: jamais l'image du bonheur ne s'était présentée à moi avec tant de force. Je les suivis des yeux jusqu'au bout de la prairie, et j'allais les perdre de vue dans les arbres, lorsque des cris d'allégresse vinrent frapper mon oreille: c'étaient leurs familles réunies qui venaient à leur rencontre. Des vieillards, des femmes, des enfants, les entouraient; j'entendais le murmure confus de la joie; je voyais entre les arbres les couleurs brillantes de leurs vêtements, et ce groupe entier semblait environné d'un nuage de bonheur. Je ne pus supporter ce spectacle; les tourments de l'enfer étaient entrés dans mon cœur: je détournai mes regards, et je me précipitai dans ma cellule. Dieu! qu'elle me parut déserte, sombre, effroyable! C'est donc ici, me dis-je, que ma demeure est fixée pour toujours; c'est donc ici où, traînant une vie déplorable, j'attendrai la fin tardive de mes jours! L'Éternel a répandu le bonheur, il l'a répandu à torrents sur tout ce qui respire; et moi, moi seul! sans aide, sans amis, sans compagne... Quelle affreuse destinée!
«Plein de ces tristes pensées, j'oubliai qu'il est un être consolateur, je m'oubliai moi-même. Pourquoi, me disais-je, la lumière me fut-elle accordée? Pourquoi la nature n'est-elle injuste et marâtre que pour moi? Semblable à l'enfant déshérité, j'ai sous les yeux le riche patrimoine de la famille humaine, et le ciel avare m'en refuse ma part. Non, non, m'écriai-je enfin dans un accès de rage, il n'est point de bonheur pour toi sur la terre; meurs, infortuné, meurs! assez longtemps tu as souillé la terre par ta présence; puisse-t-elle t'engloutir vivant et ne laisser aucune trace de ton odieuse existence! Ma fureur insensée s'augmentant par degrés, le désir de me détruire s'empara de moi, et fixa toutes mes pensées. Je conçus enfin la résolution d'incendier ma retraite, et de m'y laisser consumer avec tout ce qui aurait pu laisser quelque souvenir de moi. Agité, furieux, je sortis dans la campagne; j'errai quelque temps dans l'ombre autour de mon habitation; des hurlements involontaires sortaient de ma poitrine oppressée, et m'effrayaient moi-même dans le silence de la nuit. Je rentrai plein de rage dans ma demeure, en criant: Malheur à toi, Lépreux! malheur à toi! Et comme si tout avait dû contribuer à ma perte, j'entendis l'écho qui, du milieu des ruines du château de Bramafan, répéta distinctement: Malheur à toi! Je m'arrêtai, saisi d'horreur, sur la porte de la tour, et l'écho faible de la montagne répéta longtemps après: Malheur à toi!
«Je pris une lampe, et, résolu de mettre le feu à mon habitation, je descendis dans la chambre la plus basse, emportant avec moi des sarments et des branches sèches. C'était la chambre qu'avait habitée ma sœur, et je n'y étais plus rentré depuis sa mort: son fauteuil était encore placé comme lorsque je l'en avais retirée pour la dernière fois; je sentis un frisson de crainte en voyant son voile et quelques parties de ses vêtements épars dans la chambre: les dernières paroles qu'elle avait prononcées avant d'en sortir se retracèrent à ma pensée: «Je ne t'abandonnerai pas en mourant, me disait-elle; souviens-toi que je serai présente dans tes angoisses.» En posant la lampe sur la table, j'aperçus le cordon de la croix qu'elle portait à son cou, et qu'elle avait placée elle-même entre deux feuillets de sa Bible. À cet aspect, je reculai plein d'un saint effroi. La profondeur de l'abîme où j'allais me précipiter se présenta tout à coup à mes yeux dessillés; je m'approchai en tremblant du livre sacré: Voilà, voilà, m'écriai-je, le secours qu'elle m'a promis! Et comme je retirai la croix du livre, j'y trouvai un écrit cacheté, que ma bonne sœur y avait laissé pour moi. Mes larmes, retenues jusqu'alors par la douleur, s'échappèrent en torrents: tous mes funestes projets s'évanouirent à l'instant. Je pressai longtemps cette lettre précieuse sur mon cœur avant de pouvoir la lire; et, me jetant à genoux pour implorer la miséricorde divine, je l'ouvris, et j'y lus en sanglotant ces paroles qui seront éternellement gravées dans mon cœur: «Mon frère, je vais bientôt te quitter; mais je ne t'abandonnerai pas. Du ciel, où j'espère aller, je veillerai sur toi; je prierai Dieu qu'il te donne le courage de supporter la vie avec résignation, jusqu'à ce qu'il lui plaise de nous réunir dans un autre monde: alors je pourrai te montrer toute mon affection; rien ne m'empêchera plus de t'approcher, et rien ne pourra nous séparer. Je te laisse la petite croix que j'ai portée toute ma vie; elle m'a souvent consolée dans mes peines, et mes larmes n'eurent jamais d'autres témoins qu'elle. Rappelle-toi, lorsque tu la verras, que mon dernier vœu fut que tu pusses vivre ou mourir en bon chrétien.» Lettre chérie! elle ne me quittera jamais: je l'emporterai avec moi dans la tombe; c'est elle qui m'ouvrira les portes du ciel, que mon crime devait me fermer à jamais. En achevant de la lire, je me sentis défaillir, épuisé par tout ce que je venais d'éprouver. Je vis un nuage se répandre sur ma vue, et pendant quelque temps je perdis à la fois le souvenir de mes maux et le sentiment de mon existence. Lorsque je revins à moi, la nuit était avancée. À mesure que mes idées s'éclaircissaient, j'éprouvais un sentiment de paix indéfinissable. Tout ce qui s'était passé dans la soirée me paraissait un rêve. Mon premier mouvement fut de lever les yeux vers le ciel pour le remercier de m'avoir préservé du plus grand des malheurs. Jamais le firmament ne m'avait paru si serein et si beau: une étoile brillait devant ma fenêtre; je la contemplai longtemps avec un plaisir inexprimable, en remerciant Dieu de ce qu'il m'accordait encore le plaisir de la voir, et j'éprouvais une secrète consolation à penser qu'un de ses rayons était cependant destiné pour la triste cellule du Lépreux.
«Je remontai chez moi plus tranquille. J'employai le reste de la nuit à lire le livre de Job, et le saint enthousiasme qu'il fit passer dans mon âme finit par dissiper entièrement les noires idées qui m'avaient obsédé. Je n'avais jamais éprouvé de ces moments affreux lorsque ma sœur vivait; il me suffisait de la savoir près de moi pour être plus calme, et la seule pensée de l'affection qu'elle avait pour moi suffisait pour me consoler et me donner du courage.
«Compatissant étranger! Dieu vous préserve d'être jamais obligé de vivre seul! Ma sœur, ma compagne n'est plus, mais le ciel m'accordera la force de supporter courageusement la vie; il me l'accordera, je l'espère, car je le prie dans la sincérité de mon cœur.
LE MILITAIRE.
«Quel âge avait votre sœur lorsque vous la perdîtes?
«Elle avait à peine vingt-cinq ans; mais ses souffrances la faisaient paraître plus âgée. Malgré la maladie qui l'a enlevée, et qui avait altéré ses traits, elle eût été belle encore sans une pâleur effrayante qui la déparait: c'était l'image de la mort vivante, et je ne pouvais la voir sans gémir.
LE MILITAIRE.