—C'est comme si tu nous disais: Que pensez-vous de la nature? lui répondit Virieu: l'homme qui écrit cela n'est ni un écrivain, ni un poëte; c'est un traducteur de Dieu!

—C'est vrai, dis-je à mon tour. Il n'y a ni à réfléchir, ni à s'extasier; il n'y a qu'à tomber à genoux devant cet interprète de la douleur suprême, et à verser autant de larmes qu'il y a de mots.—Comment a-t-il pu écrire cette prose de Job, de Job sur son fumier, sans être inspiré par celui qui a fait du cœur humain (dit-on) le clavier de la douleur? Laisse-nous copier ces pages comme la partition de toutes les plaintes que nous aurons, hélas! peut-être, à exhaler un jour dans notre vie inconnue.

—Non, dit-il, j'ai promis à ma mère, qui s'est fiée à moi, que je n'en prendrais ni n'en laisserais prendre copie d'une seule syllabe. C'est un secret de famille, qui ne sera révélé au monde que plus tard; n'anticipons pas le moment.

XIV.

Nous nous levâmes, nous rejoignîmes nos camarades, et nous reprîmes avec eux la descente de Virieu-le-Grand.

Mais cette lecture nous avait mis sur le front et sur les lèvres un sceau de mélancolie et de gravité qui n'était pas de notre âge, et qui distinguait notre groupe de ceux qui nous précédaient et qui nous suivaient.

Nous n'avions jusque-là rien lu de pareil. Nous ne connaissions dans ce genre que l'accent lyrique du prophète, de Job et de Chateaubriand. C'était beau, cela tombait avec bruit sur l'âme; mais cela n'y pénétrait pas comme une pluie insensible qui amollit les sens et qui fait de la douleur non pas la déclamation de l'écrivain, mais l'impression même de celui qui souffre. Cette différence ne m'échappa pas, tout jeune et tout inexpérimenté que j'étais; je la fis sentir à mes condisciples et à Vignet lui-même. De nous trois il avait le plus de goût pour un peu de déclamation. Il savait par cœur les Nuits d'Young, et les sublimes passages de Werther, d'Atala et de René.

—Vois donc, lui disais-je, quelle différence! Comme cela commence et comme cela finit!

D'abord la description la plus simple et la plus triste du site où il place la scène de sa sublime tristesse! Une tour démantelée et à moitié démolie d'une enceinte de fortifications autour d'une ville, dont les remparts en ruines s'élèvent comme une végétation flétrie de pierres: y a-t-il une plus sinistre image de désolation dans un paysage? La description n'y ajoute rien; le mot seul dit tout. On voit les vieux murs blanchir au soleil, les corneilles voler sur le toit, et le vent, du midi au nord, secouer, au milieu de tourbillons de poussière, du pied de la tour les lambeaux de vieille mousse qui tombe, comme les plis d'un manteau, de la cime du donjon. L'ombre immobile de ce spectre s'étend sur le rempart lumineux et muet, et s'allonge à mesure que le soleil baisse dans la vallée.

XV.